Jean-Lou Siweck

30 novembre 2020 17:36; Act: 07.12.2020 09:45 Print

«Trop tôt pour arrêter les journaux papiers»

LUXEMBOURG - L'évolution des médias, son parcours et ses passions, Jean-Lou Siweck, directeur général du groupe «Editpress», s'est dévoilé au micro de «L'essentiel Radio».

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Jean-Lou Siweck est l'invité de Jean-Luc Bertrand tout au long de cette semaine sur «L'essentiel Radio».

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Jean-Lou Siweck, le directeur général d’Editpress, était l’invité de Jean-Luc Bertrand tout au long de cette semaine sur L’essentiel Radio. À la tête d’un groupe qui possède des journaux, une radio et des sites Internet, croit-il qu’un jour, le tout au numérique l’emportera? «Il est fort probable que cela se fera», reconnaît-il, «mais je pense que ça prendra plus de temps que ça. Si vous regardez aujourd’hui, les lecteurs des journaux papiers, même si la moyenne d’âge est assez élevée, ce sont de gens qui vivront encore 20 ou 30 ans. Il n’y a pas de raison de penser que d’un jour à l’autre, la demande pour le papier s’arrêtera. Le problème du papier, c’est le coût. Surtout une fois que les tirages baissent. Tant au niveau de la production que de la distribution. Mais en même temps, on constate ces dernières années que les journaux qui ont arrêté le «print» pour se concentrer uniquement sur le numérique, ils ont perdu leurs lecteurs «print». Les lecteurs de journaux papiers ne restent pas fidèles à la marque, mais restent fidèles au «médium» et vont alors chercher un autre journal. C’est ce qui est arrivé au titre «La Presse » au Québec, à «The Independant» à Londres, donc c’est encore un peu tôt pour arrêter le papier, en espérant pouvoir retrouver les mêmes lecteurs sur le numérique».

Le public jeune est aujourd’hui intéressant pour tous les médias, mais ce public ne lit pas forcément la presse papier. Comment peut-on essayer de récupérer ce public jeune qui est plutôt sur le numérique? «Il y a deux choses», souligne Jean-Lou Siweck. «Ne pas arrêter le papier, ça ne veut pas dire que l’on n’est pas présent sur le numérique. Mais on conçoit le numérique comme un moyen de distribution de l’information parallèle au papier pour un autre public. Donc ce sont en fait différents publics qui préfèrent différentes formes pour accéder aux contenus . Et puis, une question que tous les journaux doivent se poser, c’est le renouvellement du lectorat, là il faut se prendre par son propre nez, et se demander si nous fournissons les bonnes informations sous les bons formats. Est-ce que nous avons le bon ton pour atteindre un lectorat qui est plus jeune? Si les journaux sont faits par des personnes d’un certain âge, dans une ambiance qui rappelle davantage ce qu’il s’est passé il y a 20 ans ou 30 ans, que ce qui se passe aujourd’hui, c’est difficile. En même temps, quand les jeunes se tournent vers les médias traditionnels, ils cherchent aussi une information avec une certaine fiabilité et un certain ton. Ce qui rend difficile de copier les médias purement jeunes, car on perdra alors notre crédibilité des deux côtés. Ce n’est donc pas évident comme exercice».

Jean-Lou Siweck en quelques questions

Me définir par un mot? Curieux. Ce que je dis toujours quand je recrute des journalistes, c’est que l’on peut apprendre beaucoup de choses, car il y a un côté artisanal au journalisme, beaucoup de règles que l’on peut apprendre, mais si on n’a pas la curiosité, on ne peut pas l’apprendre.

Dans une boîte de crayons de couleur, quelle couleur et pourquoi? 
Le bleu, car c’est ma couleur préférée. Quand j’achète une voiture ou quand je choisis mes habits le matin, ou dans un magasin, c’est toujours très bleu.

Le luxe suprême? La liberté. La liberté dans la tête, la liberté de pouvoir agir. De pouvoir faire ce que l’on veut de son temps. Mais la liberté à un niveau plus élevé, c’est plutôt rare.

Réécoutez la séquence du vendredi 4 décembre 2020

Rédacteur en chef du Tageblatt, mais aussi directeur général du groupe Editpress depuis 2018, Jean-Lou Siweck possède également une troisième casquette en sa qualité de président du conseil de presse depuis mai 2020. Très actif sur Twitter, Jean-Lou Siweck y dévoile une autre facette de sa personnalité, mais que pense-t-il des réseaux sociaux? «Twitter est vraiment quelque chose que j’utilise de manière professionnelle», a-t-il précisé à notre micro. «Je l’utilise surtout pour suivre l’actualité dans le secteur des médias. Non pas l’actualité en tant que telle, mais vraiment l’évolution du secteur en tant que tel, au niveau industriel, technologique… Ce que font les collègues et les concurrents. Sans oublier les scientifiques et les académiques dans ce domaine-là. C’est un moyen de suivre certains sujets de manière efficace. Également aussi pour le moment avec le Covid-19. Avec Twitter, vous pouvez construire une liste dans laquelle vous avez accès à des informations de spécialistes de manière très efficace. C’est vraiment très très différent de ce que l’on fait sur Facebook ou ailleurs».

Souvent en tête des tweets les plus lus au Luxembourg, Jean-Lou Siweck a-t-il l’impression qu’il y a une vraie rivalité (au pays ) à ce niveau-là? «Il y avait cinq ou six ans, Paperjam faisait, avec le soutien d’une agence de consultants un classement des tweets», a-t-il rappelé, «mais pour être tout à fait honnête, je n’ai jamais vraiment bien compris comment cela fonctionnait et je n’ai pas compris pourquoi j’étais numéro un et pourquoi je ne l’étais plus. Au final, ils ont arrêté car je pense que ça ne faisait pas beaucoup de sens. Je tweete relativement peu, ce que je fais surtout c’est des retweets, donc transmettre des choses que j’ai trouvé par ailleurs. M’exprimer personnellement sur Twitter, c’est plutôt rare».

Les médias ont-ils changé depuis dix ans au Luxembourg? «Oui, ils ont beaucoup changé, car il y a de nouveaux arrivés», rappelle Jean-Lou Siweck. «La technologie a beaucoup changé, il y a le fait qu’à un moment, tout le monde a essayé de tout faire. Tout le monde a essayé la possibilité de faire tout, tout de suite, sur Internet. Aujourd’hui, on retrouve un peu la différenciation entre les médias, où on se dit que l’on a des moyens limités. Certains font de l’immédiat, car ils l’ont toujours fait, notamment, les sites liés à des radios. Il y a ceux qui utilisent les plateformes numériques, mais à un rythme beaucoup plus lent. Un exemple comme Reporter qui publie un ou deux articles par jour. Et donc on a compris que c’est le contenu qui doit coller avec une marque. Et ce n’est pas parce qu’on peut le faire, qu’il faut effectivement dépenser toute son énergie dedans, car on perdrait de l’énergie pour ce qui fait, en fait, le cœur de la marque».

Réécoutez la séquence du jeudi 3 décembre 2020

Mais pourquoi par rapport à nos voisins, n’existe-t-il pas d’agence de presse nationale au Luxembourg? «Cela n’a jamais existé», a rappelé Jean-Lou Siweck sur nos ondes, «mais apparemment, il y a eu des initiatives dans le temps pour en créer, mais on n’a jamais trouvé d’accord sur, d’un côté, la langue utilisée pour travailler, et de l’autre, si on privilégierait l’écrit, l’image ou le son. Cela n’a jamais été un exercice concluant et aujourd’hui, on constate qu’avec le volume d’informations organisées, sous forme de communiqués ou de conférences de presse, et avec les rédactions de petite taille des médias luxembourgeois, ce serait très intéressant d’’avoir une agence de presse nationale, car cela permettrait aux rédactions de se concentrer sur ce qui est exclusif et laisser l’agence de presse couvrir ce qui est au jour le jour. Et par après, on pourrait faire le tri».

«Ce serait souhaitable d’en créer une agence de presse nationale», a confirmé le directeur-général d’Editpress, «mais en même temps, pour le moment, c’est un mauvais moment, car les médias sont tellement occupés avec eux-mêmes et le changement de modèle d’affaires, et les défis technologiques que ça implique, je pense qu’aujourd’hui, personne n’a vraiment le temps. Il faudrait peut-être que l’initiative vienne de la «main publique», car le secteur, en lui-même, n’a pas l’énergie pour se lancer là-dedans».

Réécoutez la séquence du mercredi 2 décembre 2020

Mais comment réguler le nombre important de communiqués de presse reçus tous les jours au sein d’une rédaction? «Le nombre de communicants recrutés lors des quinze dernières années dans tous les secteurs possibles, a produit cela», a rappelé Jean-Lou Siweck, «mais c’est un système qui arrive peu à peu à son terme, car les médias ne savent plus suivre. Et à quoi sert un communiqué de presse qui n’a aucune retombée dans les médias? C’est un système qui a trop bien marché pendant longtemps, mais qui vient à son terme».

Jean-Lou Siweck en quelques questions

Intéressé par un autre média (comme la TV ou la radio)? 
 Il faut quand même trouver le temps. Déjà là, je ne fais pas assez de journalisme (de presse écrite) et je fais plutôt de la gestion. Alors que je préfère de loin, faire du journalisme. Donc oui, il y a certaines formules dans l’audiovisuel qui sont intéressantes, par exemple, les interviews, car il y a un côté immédiat que l’on n’a pas dans l’écrit. Mais in fine, ce qui m’intéresse, c’est moins le média que le fond des choses. Donc, on peut se plonger là-dedans. 



Quand je ne travaille pas? J’essaie de passer un maximum de temps avec ma famille. C’est une petite famille avec une petite fille qui demande encore beaucoup d’attention de ses parents. Et puis un peu de course à pied. J’essaie de pratiquer ce sport, mais je n’en fais plus autant que par le passé. Il faut que je m’y remette et puis, j’aime bien cuisiner. De par ma formation, c’est plutôt la cuisine française classique.

La «touch» Siweck dernière les fourneaux? 
 Mon épouse dirait quelque chose qui implique beaucoup d’appareils techniques. Je suis par exemple équipé pour faire de la cuisine «sous-vide». Je n’ai pas de plats préférés que je prépare à mes amis, car là, j’essaie tout de même de varier un tout petit peu.

Jean-Lou Siweck en quelques questions

Le premier job où j’ai eu un salaire? C’était un apprentissage en tant que boucher-charcutier. Je ne sais pas ce que j’ai fait avec ma première paie, car en plus, elle n’était pas très importante. C’était une indemnité d’apprenti. Une des premières choses un peu plus chères que j’ai dû acheter, ça devait être une moto 50cc pour me déplacer.

Un souvenir de mes 18 ans? 
À cet âge-là, j’étais entre deux apprentissages. J’avais terminé celui de boucher-charcutier et je commençais celui en tant que cuisinier-traiteur, ce n’était pas vraiment les mêmes souvenirs qu’un lycéen, car je travaillais déjà beaucoup. C’était agréable, mais je n’ai pas de souvenirs particuliers de cette époque-là.

C’était quoi le déclic pour changer d’orientation? 
Je n’ai pas terminé l’apprentissage de cuisinier-traiteur et j’ai travaillé pendant quelques années en tant qu’agent administratif dans une imprimerie, avant de reprendre des cours du soir et de passer mon bac. À ce moment-là, j’ai voulu faire des études de journalisme. J’ai toujours été intéressé par la presse, car j’ai commencé très tôt à lire des quotidiens.

Réécoutez la séquence du mardi 1er décembre 2020

Vous êtes diplômé du Collègue d’Europe de Bruges, peut-on en dire un mot? 
 Aujourd’hui, c’est moins extraordinaire, mais à l’époque, à sa fondation en 1949, c’était avant même la création de la Communauté européenne et c’était le premier cursus universitaire consacré à l’intégration européenne. Cela reste quelque chose aujourd’hui, car ce n’est pas si simple d’y entrer. En plus ça coûte assez cher, donc la plupart des gens y vont avec une bourse. Les bourses et les places sont limitées. Chaque année à Bruges, il y a trois Luxembourgeois et il y en a encore un dans l’autre campus en Pologne, à Natolin, près de Varsovie. Ce qui est surtout intéressant, vous avez 30-35 nationalités qui sont pendant dix mois à Bruges dans une ville où, à part beaucoup de touristes, il ne se passe pas grand-chose pour les jeunes de cet âge-là. Aucun autre étudiant ne vit dans des résidences, donc à côté des cours, il y a surtout des échanges et des confrontations culturelles. C’est passionnant et c’est ce que l’on retient. Pour moi, c’était une réflexion très pratique. Comme j’avais fait mes études assez tard, je ne voulais plus faire un master de deux ans. Et ça, c’était un master d'un an. Je ne voulais plus trop traîner à l’université.

Où en est-on au niveau de la liberté de la presse au Luxembourg? Est-ce que la communication fonctionne bien au Grand-Duché? «D’un point de vue purement structurel, nous avons une presse libre», a souligné Jean-Lou Siweck, sur nos ondes. «Aucun journaliste ne s’interroge sur le fait qu’il aura demain la police devant sa porte, en fonction de ce qu’il écrit. Cela, c’est une chose, pour le reste, nous sommes un pays fortement influencé par le «Vivons heureux, vivons cachés». Donc, nous n’avons pas vraiment l’habitude de jouer de la manière la plus transparente, pour plein de raisons, pour garder des informations confidentielles et cachées. Donc de ce point de vue-là, il y a pas mal de choses que l’on peut faire assez facilement dans d’autres pays, car ces informations sont disponibles, alors qu’à Luxembourg, cela demande beaucoup de travail. En tant que journaliste, on n’a pas d’office accès à ces informations. C’est d’ailleurs une des batailles que l’on mène au niveau de la profession. C’est d’avoir une obligation au niveau des administrations, des ministères et de tous les acteurs publics, ceux qui vivent de l’argent public, d’avoir une obligation de communiquer sur les informations que la presse demande».

Réécoutez la séquence du lundi 30 novembre 2020

Pour ouvrir sa playlist, Jean-Lou Siweck a tout d’abord intégré une musique de film. «La bande originale du film «Les Chariots de feu», composée, arrangée, interprétée et produite en album par Vangelis en 1981. «C’est devenu vieux entre-temps», reconnaît le directeur-général du groupe d’Editpress, «mais ce n’est pas seulement une musique qui soutenait le film. Dans ce film, on a du mal à imaginer certaines scènes sans cette musique. C’est vraiment une musique que l’on identifie très fortement avec ce film-là et en plus, c’est un bon film, donc ceci explique cela».

Deuxième titre à intégrer la playlist de Jean-Lou Siweck, «God is a DJ» de Faithless. «Car c’était un concert à l’Atelier, à Luxembourg-Ville, je ne sais plus quand, et c’était une soirée très chaude. Le concert était génial, car c’était entre la musique de club et quelque chose de sophistiqué, d’assez profond. Ce n’était pas des "beats" simples. Tant musicalement, que du point de vue de l’ambiance, ça marche».

«Mama» de Genesis est le troisième titre choisi, ce mercredi. «Cette chanson se tient bien», avoue Jean-Lou Siweck, «car il y a beaucoup de musique, quand on les réécoute qui… mais là, ça fait presque 40 ans, c’était en 1983, et c’est un peu tombé hors du temps, mais là ça marche assez bien, mieux que ce que le chanteur de Genesis, Phil Collins, a fait par après. C’était très dans l’air du temps, mais ça a assez mal vieilli depuis. Là, cela doit être un des premiers disques que j’ai acheté vers l’âge de treize ans».

Toujours très bon, un titre du groupe américain Kings of Leon arrive en 4e position dans la playlist de Jean-Lou Siweck. «C’est à nouveau un concert», dit-il, «au Rock-a-Field, il y a quelques années. Donc vraiment du «stage on rock», comme on appelle ça. Ils étaient à cinq et ils savaient vraiment remplir un «open-air». Les yeux qui brillent dès que je parle de musique? C’est fait pour non?».

Pour finir la semaine en beauté, c’est un titre du groupe «Muse» qui clôture la playlist de Jean-Lou Siweck. «C’est un groupe, en fait que je ne connaissais pas », a-t-il reconnu. «Et que j’ai découvert à un moment où je voulais en fait rentrer chez moi à un concert, à un festival, le Steelworx, (le 23 juin 2002), ici pour les 50 ans de la CECA (la communauté européenne du charbon et de l’acier) sur le site de Belval. Avant que tout ce qui est là aujourd’hui ne soit construit. J’avais regardé tous les groupes que je connaissais et j’étais presque sur le départ et puis, Muse est entré sur scène et c’était une vraie découverte, que je continue à suivre aujourd’hui avec, ici, une chanson moins rapide, que la plupart de leur répertoire».

La playlist de Jean-Lou Siweck

(Frédéric Lambert / L'essentiel )