Violence conjugale

07 décembre 2020 12:39; Act: 15.12.2020 09:14 Print

«À la première gifle, je suis restée tétanisée»

LUXEMBOURG - Ana a connu la violence conjugale pendant dix ans. Elle milite aujourd'hui pour libérer la parole de ces femmes «qui ressentent de la honte».

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Ana Lopes et Sarah B. sont mortes sous les coups de leurs conjoints en 2017 et 2018. (photo: AFP)

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«Fuyez!»: c’est le précieux conseil que donne Ana à toutes les femmes victimes de la violence de leur conjoint (voir vidéo ci-dessous). Un conseil qu’elle aurait aimé entendre pendant ses dix ans de calvaire aux côtés d’un homme qui lui a fait vivre l’enfer. «Comme toutes les femmes, je ressentais de la honte, je me disais que c’était de ma faute, que je faisais tout de travers», raconte la mère de famille de 45 ans. «À tel point que quand j’ai été voir la psychologue de "Femmes en détresse", je lui ai demandé quoi faire pour changer, moi, pour qu’il arrête de me frapper».

Ana raconte: «Ça a commencé par une bousculade, puis des réflexions sur la façon dont je m’habillais et quand est arrivée la première gifle, je suis restée tétanisée». Qu’on ne s’y trompe pas, Ana est à l’époque comme toutes les jeunes femmes, elle s’était jurée que dès qu’un homme lèverait la main sur elle, elle prendrait ses cliques et ses claques mais «je me suis retrouvée engluée dans une situation où, encore une fois, il me disait que c’était de ma faute, que je le poussais à bout mais qu’il m’aimait. Il revenait avec des fleurs, des cadeaux et se comportait comme le meilleur conjoint du monde, puis ça recommençait…».

«Ça a fait tilt, je me suis dit: "Je dois partir"»

Le plus dur pour elle, c’est de ne pas avoir été entendue quand elle a commencé à en parler à ses proches. «Ils me disaient: "Mais arrête, t’as tellement de chance, c’est un prince charmant, tous les couples ont des problèmes"», se souvient-elle. «À l’extérieur, c’était un beau parleur, il présentait bien mais à la maison, c’était l’enfer». Ana a eu le déclic en 2011, «quand il s’en est pris à notre fils»: ça a été comme une ligne rouge franchie «qui m’a fait sortir de ma torpeur, ça a fait tilt, je me suis dit: "Je dois partir"».

«Mais pourquoi est-elle restée aussi longtemps?», est la question la plus récurrente qu’on pose à une femme battue. «C’est une question horrible pour une femme violentée». C’est une image utilisée par sa psychologue qui lui permet aujourd’hui d’expliquer pourquoi elle a encaissé cette situation pendant dix ans: «Vous jetez une grenouille dans une casserole d’eau bouillante, elle s’enfuit immédiatement, vous mettez une grenouille dans une casserole d’eau tiède et vous montez la température, l’eau finit aussi par bouillir mais la grenouille est trop fatiguée pour en sortir. C’est exactement ce qu’il se passe».

Le message que veut faire passer Ana, c’est qu’«une autre vie existe après, que le pire est de rester». Elle sait que c’est difficile à croire: «Moi il me disait que si je le quittais, j’irais dormir sous un pont, que je n’aurais plus rien et je l’ai cru pendant longtemps, mais c’est faux». Il existe des solutions, le Luxembourg a beaucoup évolué ces dernières années même si Ana regrette que la parole des femmes «survivantes» - car elle n’aime pas le terme de «victimes» - ne soit pas davantage prise en compte pour faire évoluer leur prise en charge.

«Nous croire, c'est vraiment le plus important»

«On a des choses à dire pour améliorer les choses». Elle cite par exemple le premier policier qu’elle a croisé quand elle a eu le courage de pousser la porte d’un commissariat pour déposer plainte. «Il m’a dit: "Vous êtes sûre de vouloir faire ça? Parce que ça va aller loin, il risque de perdre son travail, c’est ça que vous voulez?" J’ai dit: "Bien sûr que non, je veux seulement qu’il arrête de me frapper" et j’ai retiré ma plainte».

«Nous croire, c'est vraiment le plus important et ne pas faire comme si de rien n'était aussi. Quand vous entendez des cris dans l'appartement d'à côté, appelez la police parce qu'une femme est peut-être en danger», conclut-elle avec une pensée pour Ana Lopes et Sarah B., toutes deux tuées par leur conjoint en 2017 et 2018.

(mc/L'essentiel)