Gaston Vogel

31 janvier 2020 10:00; Act: 26.09.2020 21:47 Print

«Je suis très pro-​​arabe et je suis très pro-​​juif»

LUXEMBOURG - Jean-Luc Bertrand a reçu Gaston Vogel, célèbre avocat luxembourgeois de 82 ans, dans sa séquence «Story», diffusée sur «L'essentiel Radio».

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Gaston Vogel, avocat alerte, est toujours en pleine force de l'âge, à 82 ans.

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«Je suis un vieillard de 82 ans qui se lève tôt le matin et qui travaille tous les jours». C'est en ces termes que Gaston Vogel, avocat bien connu au Luxembourg pour ses coups de gueule, s'est présenté lorsqu'il a répondu aux questions de Jean-Luc Bertrand dans la séquence «Story». «J'ai débuté ma profession dans la turbulence la plus totale, car j'ai refusé de prendre la parole dans une affaire très importante, au motif que que je ne plaide pas devant "bébunal", mais devant un "tribunal". "Bébunal", car une des «jugesses» était en train de lire "L'Éducation sentimentale" de Flaubert. J'ai protesté en les menaçant de ne pas plaider si les trois ne m'écoutaient pas. Il y a alors eu de la turbulence. J'ai levé le banc de l'audience et je l'ai jeté contre la tribune des magistrats. C'était à mes débuts, lors de ma troisième année et le président du tribunal m'a convoqué en me qualifiant de "jeune et magmatique". Je ne pouvais pas tolérer ça et il m'a donné raison...».

Quelles relations, Gaston Vogel entretient-il avec ses confrères avocats? «Je suis un électron libre qui est en orbite sur un monde qui ne m'est pas toujours très familier», a-t-il répondu au micro de L'essentiel Radio. «Je défends à tous mes collaborateurs d'aller manger ou boire avec les avocats. De se promener ou de faire des voyages avec eux. Nous sommes des "loups solitaires" et je ne veux pas de questionnements inutiles si un client nous voit manger avec notre adversaire. Ceux qui n'ont pas la sensibilité de comprendre ça, doivent se faire rembourser leurs études... Je suis un loup solitaire et j'entretiens des relations très faibles avec le monde judiciaire». Aurait-il pour autant recommandé son métier à un de ses enfants? «Non, mais la plupart l'ont choisi et j'ai même une petite fille qui est avocate à Paris. Pour moi, c'était le seul métier qui correspondait à ma personne».

«L'aristocratie? Des produits qui sont nés dans un milieu très rapproché»

À la question de savoir quelle était son attitude face au pouvoir judiciaire, Gaston Vogel a répondu qu'il restait «très critique». «C'est un pouvoir comme les autres qui doit être surveillé, contrôlé et critiqué», a-t-il encore souligné. «J'ai critiqué ce pouvoir toute l'année avec les "fichiers judiciaires" qui ont volé en éclats». Faut-il pour autant parler fort aujourd'hui pour être entendu? «Cela dépend», selon Gaston Vogel, «pour être bien entendu, il faut parfois être très grossier. Ce que j'aime le moins dans la nature humaine? Le manque de courage et l'hypocrisie. Ce sont deux choses que je déteste au plus profond de mon cœur. Au niveau de mes goût littéraires, je suis un "classique". Des auteurs comme Fiodor Dostoïevski ou Marcel Proust ne sont absolument pas égalables. Ce sont des univers extraordinaires et on peut y passer une vie entière. Je n'ai aucune envie de lire des conneries brillantes. Dans ma bibliothèque, j'ai presque 30 000 livres. Ils sont dispersés à quatre endroits différents et mon cauchemar, c'est de ne pas trouver un lieu où je peux les rassembler. Ils sont classés parmi les sujets. J'ai par exemple une bibliothèque qui est "Proche-Orient", une autre qui est "juive". Je lis très souvent le Talmud (principal recueil des commentaires de la Torah). Et puis j'ai une bibliothèque des poèmes et de la prose. De la documentation politique... J'ai plusieurs départements».

Interrogé sur une question d'actualité relative à Carlos Ghosn, Gaston Vogel s'est dit "en son for intérieur, très heureux" lorsqu'il a quitté le Japon. «J'ai souffert avec Ghosn», a-t-il même ajouté. «Il a eu une vie extrêmement difficile au Japon, un pays que j'aime énormément, mais ce n'est pas notre monde. Et je peux imaginer un Ghosn complètement désarticulé mentalement et physiquement. J'étais heureux qu'il ait pris la fuite». Au sujet de «l'aristocratie», Gaston Vogel n'a pas pris de pincettes non plus. «Je ne les aime pas du tout», a-t-il reconnu. «Au sens étymologique du mot, cela pouvait être quelque chose de très beau. "Aristos" en ancien grec voulait dire "meilleur", mais là, on n'a pas les meilleurs. On a des produits qui sont nés dans un milieu très rapproché. Je n'aime pas ces gens-là et ainsi, je ne suis absolument pas monarchiste. Je suis républicain par ADN».

«À 18 ans, j'étais le cauchemar de mes parents»

Gaston Vogel ne s'est jamais lancé en politique, mais pourquoi? «En réalité, je suis un anarchiste», a-t-il répliqué au micro de Jean-Luc Bertrand. «Je n'arrive pas à me faire dans un ordre généralement quelconque. Ainsi, je ne participe à aucune société. Je ne suis nulle part membre de n'importe quoi. Je suis moi-même, je suis un électron libre et je ne peux donc pas faire de la politique». Et au niveau des convictions religieuses? «Je n'en ai pas», a-t-il reconnu. «Je suis profondément agnostique. Je ne suis pas athée, car je ne combats pas Dieu négativement. En étant agnostique, je ne sais pas, je ne veux pas savoir. J'espère qu'après la mort, c'est le néant absolu, car je n'aimerais pas rencontrer toutes les saintes que j'ai commentées dans mon anthologie de la vie des saints. Ce qui m'a valu une caricature du grand Willem et la joie de Charlie Hebdo qui a commenté mon livre».

Celui qui aurait aimé être acteur ne joue pas un rôle pour autant. «J'aurais aimé m'enfoncer dans une autre personnalité», a complété Gaston Vogel. «Je ne sais pas si on pourrait me voir dans une comédie, mais on pourrait me voir comme une réincarnation d'Ivan Karamazov (un personnage de Dostoïevski). J'aimerais bien jouer des choses comme ça. C'est toujours du classique». Et si un jour, on produisait un film sur Gaston Vogel, «je ne sais pas qui pourrait jouer mon rôle», a souligné celui qui est né le 9 octobre 1937, à Walferdange. «Je ne connais personne qui pourrait jouer ce rôle très ingrat. Je n'y ai jamais pensé et je ne connais personne qui pourrait rentrer dans une personne aussi farfelue. À 18 ans, j'étais très révolutionnaire et très anarchiste. J'étais le cauchemar de mes parents. Même aujourd'hui, personne n'a d'influence sur moi. Même ma petite fille... Il y a toujours un peu de distance et je n'ai pas un gène familial très prononcé. Comme d'autres grands-pères, je ne vais pas parler de mes petits-enfants du matin au soir jusqu'à énerver le monde».

«Stagiaire chez Krieps, je travaillais 18 heures par jour»

Fan de Oum Kalthoum, considérée comme la plus grande chanteuse du monde arabe, Gaston Vogel a reconnu «qu'il aimait tellement la langue arabe et la culture arabe». «Je suis très pro-arabe», a-t-il même insisté, «comme je suis d'ailleurs très pro-juif. J'aime ça. J'ai une reconnaissance profonde aux arabes d'avoir posé au Xe siècle, le premier jalon de la Renaissance avec les Almoravides. Qu'est-ce qu'ils ont fait du bien dans le sud de l'Espagne! Al-Biruni, Al-Kindi, Averroès et tous ces gens qui ont traduit les anciens textes grecs sans les falsifier comme cela se passait dans les monastères. Je les aime. C'est endiablé, c'est sexy par excellence, c'est merveilleux».

Au niveau de ses études, Gaston Vogel a fait ses études d'avocat à Nancy, «dans une bonne faculté de droit». «Le ministre de l'époque (Robert) Krieps donnait des cours complémentaires de droit luxembourgeois là-bas et il cherchait désespérément un stagiaire, parce qu'il voulait faire de la politique et qu'il avait besoin de quelqu'un pour plaider. Le recteur de l'université m'a recommandé. J'ai donc fait mon stage chez Krieps et je travaillais à cette époque-là, 18 heures par jour, car moi, je plaidais et lui, il faisait de la politique. Les grands profs de stage que j'avais, c'étaient mes adversaires. J'ai exproprié le Kirchberg, j'ai exproprié la Route du Vin... avec les meilleurs avocats du pays qui me contredisaient. C'est comme ça que j'ai appris mon métier et je suis reconnaissant auprès de Krieps de m'avoir laissé cette liberté intellectuelle de travailler».

«Parfois, je me fais peur», reconnaît volontiers Gaston Vogel. «Je suis comme tout un chacun, un monstre qui s'ignore. Nous portons en nous 360 000 ans d'héritage et je ne sais pas pourquoi le passé me rend malheureux. J'ai ce passé dans les tripes. Avec des salauds et des criminels, et d'autres qui ne le sont pas...».

«Je suis un éternel insatisfait»

La plus belle victoire de ma carrière? C'est quand j'ai pris en flagrant délit le tribunal dans une affaire qui était épouvantable. J'avais une heure de répit lors d'une audience et j'ai constaté dans l'autre salle que la défense ne pouvait poser aucune question. J'ai dit à un de mes stagiaires de prendre son client et de partir. Il ne voulait pas et cet homme-là a été condamné à cinq ans de prison. Le samedi d'après, la femme du flic s'est présentée et elle m'a dit que le flic était l'amant de la présidente du tribunal. J'ai convoqué quatre personnes comme témoins et j'ai déposé une plainte tous azimuts pour que ça ne disparaisse pas. Pendant deux ans, j'étais seul et on m'a félicité pour ma témérité. La Cour a annulé tout le bazar et le monsieur a pu partir en paix dans l'éternité sans avoir été condamné. C'était une victoire contre la justice et ça me démontre qu'il faut la regarder de près, la contrôler et dire quand il le faut».

«Quand je me réveille le matin, je suis de mauvaise humeur». Gaston Vogel ne s'en cache pas. «Parce que je vais travailler», précise-t-il. «Cela me plaît beaucoup, je travaille tous les jours, mais la bêtise humaine est incommensurable. Quand je dois expliquer deux ou trois fois la même chose et que je ne suis toujours pas compris, j'ai des boules de colère et je pourrais étrangler... Je suis un éternel insatisfait. Je suis très satisfait quand j'ai quelqu'un autour de moi qui me donne le bonheur d'être ensemble. Il y a des moments où je suis tout de même un peu heureux, il ne faut jamais rien lâcher. C'est la meilleure façon de lutter contre la vieillesse».

La play-list de Gaston Vogel

(Frédéric Lambert / L'essentiel )