Italie

30 mai 2020 09:19; Act: 30.05.2020 15:20 Print

«Sans gondole, Venise est sombre, n'a plus de sens»

Nichés dans quelques recoins de la lagune, les «squeri», petits chantiers navals fabriquant les gondoles, comptent sur le retour des touristes pour continuer leur activité.

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De la multitude qui peuplait Venise au temps du peintre Canaletto, connu pour ses panoramas de la Sérénissime au 18e, seuls quatre «squeri», chantiers navals fabriquant les célèbres gondoles, ont survécu jusqu'à aujourd'hui. Mais depuis le mois de mars, la morosité a gagné le cœur des constructeurs de ces barques noires et allongées. «Venise sans les gondoles est sombre, elle n'a plus de sens», se désole Roberto Dei Rossi, l'un des rares charpentiers à perpétuer la tradition des «squeraioli».

«À chaque fois que j'en mets une nouvelle à l'eau, c'est comme assister à une naissance, c'est ma création», sourit ce Vénitien de 58 ans. Il dit produire quatre à cinq gondoles par an, chacune étant fabriquée entièrement à la main pendant près de 400 heures de travail.

Entre 30 000 et 50 000 euros

Constituées de 280 morceaux de bois de huit essences différentes (chêne, mélèze, noyer, cerisier, tilleul, cèdre, acajou, et sapin) et de deux pièces métalliques situées à la proue et à la poupe, les embarcations mesurent 10,80 mètres de long et 1,38 mètre de large pour un poids de 600 kg.

Leurs acquéreurs sont presque exclusivement des gondoliers qui doivent débourser entre 30 000 et 50 000 euros, selon la finition, pour devenir propriétaire de ce qui deviendra leur outil de travail, réalisé sur mesure et adapté au poids de chacun. «Mais nous avons eu quelques rares passionnés qui nous ont passé commande, aux États-Unis, en Allemagne, au Japon», précise Roberto Dei Rossi.

L'histoire rapporte que certaines, ainsi que leurs gondoliers, avaient été offertes par le Doge au roi de France Louis XIV, pour agrémenter la «flottille royale» qui évoluait à la fin du Grand Siècle sur le Grand Canal du château de Versailles.

400 gondoliers au chômage forcé

Le gros de la flotte sillonne aujourd'hui les canaux de Venise, avec à la rame les quelque 400 gondoliers, dont le nombre est limité par un concours, seul moyen d'obtenir une licence de navigation auprès de la mairie.

Privés d'amoureux pour cause de crise sanitaire, et après la crue historique de fin 2019 qui avait déjà porté un coup au tourisme, les gondoliers ont du vague à l'âme. Les masques qu'ils doivent aujourd'hui porter sont loin d'être aussi flamboyants de ceux du carnaval.

Cette longue période de chômage forcé a eu logiquement des répercussions sur l'activité des ateliers de marine qui construisent mais aussi assurent l'entretien des gondoles.

Elles veulent y croire

Le squero Tramontin, qui borde le canal Ognissanti, le plus ancien atelier toujours actif à Venise, a été repris par deux jeunes sœurs à la mort fin 2018 de leur père Roberto, héritier d'une dynastie de «squerarioli» fondée par son arrière grand-père en 1884. «Papa n'étant plus là, il manquait l'essentiel. Alors il a fallu se réinventer, mais avec de la patience on y arrivera», explique Elena Tramontin, 33 ans, qui a voulu poursuivre avec sa sœur cadette Elisabetta la saga familiale.

Inexpérimentées, les deux sœurs, que rien ne destinait à la construction navale, ont relevé le défi en s'entourant du savoir-faire des «maestri d'ascia» (les «maîtres de hache»), ces rares experts charpentiers aptes à donner vie aux gondoles. «Ma sœur s'occupe des relations publiques, du volet culturel de l'activité, qui est important, et moi je fais les peintures et quelques petites réparations sur les barques. Pour le reste on s'efforce de faire travailler le plus d'artisans possible autour de nous», confie Elisabetta, 30 ans.

«On ne devient pas riche avec ce métier, il faut avoir la passion, mais il donne énormément de satisfactions», ajoute cette diplômée en sculpture, bien décidée à perpétuer la mémoire de son père et à œuvrer pour que la maison «Tramontin et Fils» devienne «Tramontin et Filles».

(L'essentiel/AFP)