En bien ou en mal

08 décembre 2021 14:40; Act: 09.12.2021 12:31 Print

Anas, Ralph et Constantina: Merkel a changé leur vie

Rencontre avec trois citoyens dont le destin personnel s'est retrouvé intimement lié aux décisions de la désormais ex-chancelière.

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Merkel tire sa révérence. (photo: AFP/Armend Nimani)

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Quatre mandats et seize années au pouvoir: Angela Merkel a durablement laissé son empreinte sur le cours de la politique allemande et européenne. Et sur la vie de trois individus. Rencontre.

Le Syrien et le selfie

La rencontre fut rapide, «quelques secondes à peine», dans l'agitation fiévreuse d'une journée de septembre 2015, devant un centre d'accueil des réfugiés à Berlin. Angela Merkel, flanquée de gardes du corps aux aguets, a poursuivi son chemin et Anas Modamani, jeune Syrien fraîchement arrivé en Allemagne, a admiré le selfie qu'il venait de faire avec celle qu'il croit alors être une «actrice connue».

Dans une Allemagne en ébullition qui accueille alors des cohortes de Syriens, d'Irakiens et d'Afghans avec des pancartes de bienvenue et des ours en peluche, l'image du réfugié de 18 ans et de la chancelière fait le tour du monde. En quelques heures, le cliché devient le symbole de la généreuse politique migratoire voulue par Angela Merkel. Celle-ci vient alors de prendre l'une des décisions les plus importantes de ses 16 ans de pouvoir: autoriser les migrants coincés en gare de Budapest à venir en Allemagne.

Ce selfie qu'Anas Modamani conserve toujours six ans plus tard dans la mémoire de son téléphone a aussi chamboulé à tout jamais son existence, pour le meilleur et pour le pire. Alors qu'Angela Merkel s'apprête à tirer sa révérence politique, le jeune homme volubile n'hésite pas à dire que la dirigeante lui a «sauvé la vie». «Elle m'a permis d'entrer dans ce pays, de m'intégrer (...) Elle est la femme la plus puissante du monde qui m'a donné une nouvelle chance», explique-t-il à l'AFP, dans son petit appartement lumineux de Berlin.

Elle fut la seule dirigeante européenne à se soucier du sort des Syriens fuyant la guerre et le régime Assad, juge-t-il dans un allemand parfait où seul le roulement crémeux des «r» rappelle ses origines. «Les autres pays ne voulaient pas de nous».

Depuis le selfie, il n'a jamais eu aucun contact avec Angela Merkel. Pourtant, il ne bouderait pas son plaisir de boire un café avec «l'actrice connue». «Maintenant qu'elle va avoir plus de temps», sourit-il.

Lobbyiste nucléaire au crépuscule de l'atome

Ingénieur chevronné, Ralf Güldner n'a pas paniqué quand il a appris, en plein séjour à la montagne, qu'un tremblement de terre avait frappé la centrale de Fukushima au Japon. Confiant dans les protocoles de sécurité prévus dans de pareils cas, «nous sommes allés skier», se rappelle celui qui dirigeait alors la branche nucléaire d'un des principaux fournisseurs allemands d'énergie.

Lorsque lui parvient, à la fin de la journée, l'information sur le tsunami qui a mis hors d'usage les générateurs de secours, il comprend que la situation est sérieuse. «C'est là que j'ai pensé que quelque chose de gros pouvait arriver», raconte-t-il à l'AFP. Moins d'une semaine plus tard, Angela Merkel annonçait sans préavis que l'Allemagne allait progressivement fermer toutes ses centrales nucléaires, stupéfiant l'Europe et enterrant la technologie à laquelle M. Güldner avait dédié sa vie.

Le lendemain de l'accident, l'ingénieur décide de rentrer en catastrophe en Allemagne, conscient de devoir défendre son industrie. «Le soir même, j'étais dans deux studios de télévision», se remémore-t-il. «Il fallait dire aux téléspectateurs que ce qui se passait à Fukushima ne pouvait pas arriver dans nos centrales, que nous étions des opérateurs responsables».

(DPA)

Au cours du week-end, les dirigeants politiques ont malgré tout signé un moratoire nucléaire prévoyant l'arrêt temporaire de sept vieux réacteurs. «Je l'ai appris par les médias», se souvient M. Güldner, qui gardait toutefois «l'espoir que le niveau élevé de sécurité, démontré à de multiples reprises, allait nous donner une chance». Mais cinq mois plus tard, les sept réacteurs ont été définitivement débranchés du réseau, et le compte à rebours a débuté pour les autres centrales.

Aujourd'hui, il parle d'un «triste moment»: le travail qu'il avait abattu avec ses collègues «en faveur de la protection du climat et de notre sécurité» a été «effacé d'un simple coup de crayon». «Il fallait soutenir les employés en butte à l'hostilité» de l'opinion publique alors que beaucoup allaient perdre leur emploi ou voyaient leurs perspectives de carrière s'effondrer. Comme prévu, le dernier réacteur allemand sera éteint fin 2022, près d'un an après le départ d'Angela Merkel à l'issue des élections du 26 septembre.

Eurodéputée grecque contre l'austérité allemande

Syndicaliste en lutte pour plus de justice sociale, Constantina Kouneva n'aurait sans doute jamais siégé sur les bancs du parlement européen sans la cure d'austérité imposée à la Grèce pendant la crise financière des années 2010. Cette décennie noire est pour elle indissociable de l'Allemagne et de la ligne sans concession incarnée par Angela Merkel dans les négociations avec Athènes, tributaire de l'aide de l'UE et du FMI.

«Quand on entendait Schäuble [ministre allemand des Finances entre 2009 et 2017] ou Merkel, on s'attendait au pire», se rappelle Mme Kouneva. Les créanciers du pays «ont imposé la pauvreté, la baisse des retraites et des salaires, l'augmentation des prix», énumère cette ancienne femme de ménage qui décrit «une situation de guerre, sans qu'il y ait la guerre».

(AFP)

Au départ du militantisme de cette femme de 56 ans, née en Bulgarie, il y a la volonté de défendre ses collègues alors qu'elle est employée dans une entreprise chargée du nettoyage du métro d'Athènes. Devenue responsable du syndicat des personnels d'entretien et d'aides domestiques, elle se bat pour de meilleures conditions de travail. Un soir de décembre 2008, alors qu'elle rentre chez elle, un homme l'attaque en l'aspergeant d'acide. Défigurée et grièvement blessée, elle est hospitalisée pendant des mois et subit une trentaine d'interventions chirurgicales, en France notamment.

L'enquête n'a jamais abouti et aucun suspect n'a été identifié mais il ne fait aucun doute que l'attaque était liée à son combat syndical. «J'ai dû me faire soigner à l'étranger, à cause de la crise», raconte-t-elle en rappelant les coupes budgétaires drastiques appliquées au secteur de la santé. Visage mutilé à jamais, à l'abri de lunettes noires, la quinquagénaire a perdu un œil et gardé des séquelles sur les cordes vocales et certains organes internes. A cause de ses blessures, elle ne peut toujours pas dormir allongée.

Mais elle est aussi devenue un symbole et, en 2014, le parti de gauche radicale Syriza lui propose de se présenter aux élections européennes. Portée par le rejet des politiques d'austérité, la liste de gauche européenne menée par Alexis Tsipras réalise une percée et envoie une cinquantaine de députés au parlement de Strasbourg. Mme Kouneva en fait partie et poursuit dans l'hémicycle ses luttes pour la justice sociale.

Elle ne trouve qu'un mérite à la chancelière allemande: sa décision d'accueillir des milliers de réfugiés, lors de la crise migratoire, à partir de 2015. Mais la Grèce n'a pas fini de payer le prix de la purge qui lui a évité la faillite et une sortie de l'euro. «Bas salaires, retraites faibles... Plus rien ne se développe», affirme Mme Kouneva. «Tous les chercheurs sont partis à l'étranger».

(L'essentiel/AFP)

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Les commentaires les plus populaires

  • L'Observateur le 08.12.2021 15:04 Report dénoncer ce commentaire

    Une grande dame. Bonne continuation

  • Angelo51 le 08.12.2021 15:45 via via Mobile Report dénoncer ce commentaire

    Finalement un article intéressant et équilibré sur Merkel. Chacun pourra ainsi étayer ses opinions. Je pense personnellement que son bilan est plus que mitigé et qu’elle a pu régner grâce à la force économique de la RFA et à la médiocrité de ses partenaires européens trop contents d’avoir quelqu’un qui pensait à leur place. L’histoire de la députée grecque est vraiment nouvelle et émouvante. Quant à la logistique allemande si efficace RIP . Covid oblige.

  • Le compte n'est pas bon le 08.12.2021 18:15 Report dénoncer ce commentaire

    Une cinquantaine de députés? Ce n'est pas possible. La Grèce compte 21 députés au Parlement Européen.

Les derniers commentaires

  • resident2 le 08.12.2021 21:28 via via Mobile Report dénoncer ce commentaire

    Elle a pourri leurope . Maintenant elle peut partir !

  • Le compte n'est pas bon le 08.12.2021 18:15 Report dénoncer ce commentaire

    Une cinquantaine de députés? Ce n'est pas possible. La Grèce compte 21 députés au Parlement Européen.

  • g raison le 08.12.2021 16:32 Report dénoncer ce commentaire

    Trois épisodes différents, aux conséquences lourdes tous les trois...

  • Angelo51 le 08.12.2021 15:45 via via Mobile Report dénoncer ce commentaire

    Finalement un article intéressant et équilibré sur Merkel. Chacun pourra ainsi étayer ses opinions. Je pense personnellement que son bilan est plus que mitigé et qu’elle a pu régner grâce à la force économique de la RFA et à la médiocrité de ses partenaires européens trop contents d’avoir quelqu’un qui pensait à leur place. L’histoire de la députée grecque est vraiment nouvelle et émouvante. Quant à la logistique allemande si efficace RIP . Covid oblige.

  • L'Observateur le 08.12.2021 15:04 Report dénoncer ce commentaire

    Une grande dame. Bonne continuation