Législatives en France

19 juin 2017 07:55; Act: 19.06.2017 12:27 Print

Macron face au piège de la «tour d'ivoire»

Les législatives semblent confirmer encore l'état de grâce dont semble bénéficier le nouveau président français. Attention, disent certains observateurs.

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Emmanuel Macron a obtenu dimanche une des plus larges majorités parlementaires de la Ve République lors du second tour des élections législatives, mais moins écrasante qu'attendu et avec une abstention record. (photo: Keystone)

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Porté par ses victoires successives à la présidentielle et aux législatives, Emmanuel Macron se retrouve en position de force pour mener à bien son train de réformes. Mais il devra se prémunir contre l'effet «tour d'ivoire», estiment les analystes. «On a du mal à voir ce qui peut se dresser face à lui», souligne le politologue Jérôme Sainte-Marie (Pollingvox). «Depuis le soir du premier tour de l'élection présidentielle, nous sommes entrés dans un mécanisme implacable, inéluctable, qui amène au triomphe de celui qui a été choisi face à Marine Le Pen». Et à en croire les sondages, les «Français n'ont pas spécialement envie que quelque chose se dresse face à lui, ils ont envie que ça se passe bien», ajoute-t-il, «sans pour autant qu'on puisse parler d'état de grâce au sens strict».

En l'espace d'un peu plus d'un an, Emmanuel Macron, simple conseiller de François Hollande jusqu'en 2014, est parvenu à se hisser au sommet de l’État, en imposant sa stratégie de dépassement du clivage droite-gauche. À 39 ans, l'ancien ministre de l’Économie se trouve, sur le papier, en position de force pour faire passer ses réformes phares, de celle du code du travail à la loi antiterroriste en passant par la loi sur la moralisation de la vie publique, malgré les critiques ou les inquiétudes qu'elles suscitent. «Il n'y a désormais plus d'obstacles à l'application totale du programme d'Emmanuel Macron par lui-même», souligne le politologue Thomas Guénolé, après le raz-de-marée de La République en Marche (REM) aux législatives.

«C'est un bloc bourgeois et ça, ça crée une forme de malaise»

S'il est probable que les forces d'opposition sous-représentées à l'Assemblée nationale s'expriment en dehors du Parlement, le «risque social est pourtant loin d'être acquis», poursuit-il. «Le déclenchement de mouvements sociaux de masse est aléatoire. Beaucoup de gens sont prêts à cliquer sur une pétition, mais quand il s'agit d'aller manifester, ils sont moins nombreux à être prêts à faire cet effort qu'il y a 20 ans». Quant à l'opposition politique, «la grande chance du pouvoir actuel c'est d'avoir non pas une opposition, mais quatre» avec les socialistes, la droite identitaire, le Front national et la France insoumise, estime le politologue.

Il n'en reste pas moins qu'avec une abstention historique aux législatives, l'adhésion au projet reste fragile. «Il y a un décalage troublant entre la concentration des pouvoirs d'Emmanuel Macron et la faiblesse de sa base sociale et politique», estime Jérôme Saint-Marie, qui pointe également le risque inhérent au «vote de classe». «Les personnes qui soutiennent le nouveau pouvoir font preuve d'une certaine homogénéité sociale, c'est un bloc bourgeois et ça, ça crée une forme de malaise», estime-t-il.

«Tous ces gens à l'extérieur, qui ont l'impression que les réformes se font plutôt contre eux, qui se sont abstenus, qui sont à l'écart de la société, ça crée une tension latente mais je n'en vois pas pour l'instant l'expression politique».

Une «dérive absolutiste»

Quant à la présidence «jupitérienne» revendiquée par Emmanuel Macron, qui souhaite tourner la page du président «normal» Hollande, elle n'est pas sans risque. Ses détracteurs et opposants se sont inquiétés ces derniers jours d'une possible «dérive absolutiste» et d'un «parti unique» en cas de majorité absolue pour le parti présidentiel. Dans un éditorial publié cette semaine, le New York Times s'est pour sa part alarmé de la potentielle tentation d'Emmanuel Macron d'«abuser du pouvoir exécutif». Il a notamment pris pour exemple le cas de la loi antiterroriste.

«L'idée selon laquelle la Chambre représenterait l'état de l'opinion est un dangereux leurre», met en garde Jérôme Fourquet, de l'Ifop. «La France n'a pas succombé au macronisme triomphant. Il n'y a pas de majorité de Français béate prête à tout avaliser, à tout avaler.» «Il a beaucoup de talents mais on va voir comment les choses vont se dérouler, par exemple dans la négociation avec les partenaires sociaux cet été», ajoute-t-il.

À l'intérieur de son propre camp, le «seul garde-fou à son exercice du pouvoir c'est lui-même», note de son côté Thomas Guénolé. «C'est un risque en soi pour lui, l'effet tour d'ivoire a toujours été un danger pour les locataires de l’Élysée et la plupart sont tombés dans ce piège-là». À cela s'ajoute «un vrai risque politique personnel: comme il a la main sur l'entièreté de la situation économique et sociale, il sera le seul jugé responsable», ajoute-t-il. «Si les résultats sont bons, tant mieux pour lui, sinon vae victis - malheur aux vaincus».

(L'essentiel/AFP)