Témoignage de migrant

07 mars 2018 08:12; Act: 07.03.2018 09:07 Print

«On était 100, le mec envoie 70 bouts de pain»

«Pour rien au monde, je ne referai ce voyage»: Ibrahim, 20 ans, a quitté la Côte d'Ivoire il y a 4 ans et a connu les pires humiliations en Libye avant d'arriver en France.

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Le jeune homme a traversé l'Afrique puis la Méditerranée et les Alpes.

Sur ce sujet

«Pour rien au monde, je ne referai ce voyage. C'est pas digne d'un être humain, toutes ces humiliations...», lâche en pleurant Ibrahim Soumahoro, migrant ivoirien de 20 ans échoué en France, essuyant rageusement ses larmes. Avec une franchise rare, il témoigne des épreuves tragiques endurées en près de quatre ans de migration entre son pays et la région française de Briançon (sud-est). Un exil qui, comme pour nombre de migrants ouest-africains interrogés devient rapidement, au fil d'expériences traumatisantes, une fuite sans retour possible.

En jean et sweat à capuche, le jeune Ivoirien détourne son visage en tentant de maîtriser son émotion. Pendant ce voyage, «j'ai vu des gens mourir; je sais pas combien de fois j'ai flirté avec la mort», poursuit-il en reniflant. «Franchement, j'ai perdu quatre années». Ses parents, originaires d'un village reculé, n'avaient «pas de moyens» et l'avaient «abandonné» enfant auprès d'un oncle à Abidjan, qui l'a scolarisé. Mais ce dernier est tué pendant la crise post-électorale de 2010/2011. Alors à 13 ans, il erre comme une âme en peine, avec son ami Mohamed.

Calvaire en Libye

En octobre 2013, les deux jeunes hommes décident de partir se «chercher» (NDLR: émigrer). Ils vivotent un an au Burkina Faso voisin mais, en octobre 2014, le pays sombre dans la violence et le président est chassé par la rue après 27 ans au pouvoir. Les deux jeunes ne veulent pas revivre «la guerre» qu'ils ont «déjà connue» (crise politico-militaire ivoirienne de 2002 à 2011) et s'enfuient au Niger, l'un des pays les plus pauvres du monde. «On a entendu par le bouche à oreille qu'il y avait du boulot en Libye, que c'était un pays en reconstruction».

L'espoir d'une vie meilleure d'Ibrahim va vite virer à un calvaire d'exploitation et de séquestration. «Tu es venu pour travailler, mais tu ne peux pas sortir au risque de te faire kidnapper», raconte-t-il en référence aux réseaux mafieux qui maltraitent et ne libèrent les migrants que contre rançon. «On aurait voulu revenir en arrière, mais c'est là qu'on a su qu'en Libye, plus tu avances, moins tu peux te retourner. Tu es coupé du monde (...) tu sais pas comment faire», dit-il en secouant la tête.

«Les gardiens de prison nous filment, ça les fait rire...»

Les deux amis n'ont plus qu'une idée: fuir cet enfer libyen. Selon le témoignage d'Ibrahim - qui rejoint celui de nombre de migrants - la seule option est alors de s'en remettre aux passeurs, qui les orientent vers l'Europe. «Quand on te parle de la Méditerranée, ils te mettent dans la tête que la traversée dure 30 minutes (...) Des amis sont là-bas, on se dit pourquoi ne pas tenter notre chance».

Via un réseau, ils partent à Ben Walid, puis Tripoli. Ibrahim travaille deux mois chez un Libyen, mais en 2016, il est kidnappé et reste séquestré plusieurs semaines dans une prison. «Si tu n'as pas d'argent, tu pourris en prison; j'ai vu des gens dans des états là-bas (...) ils ont la peau sur les os (...) tu bois de l'eau salée, il y a des bestioles qui te piquent». «On était 100, le mec envoie 70 morceaux de pain et là les gens se battent, et les gardiens de prison nous filment, ça les fait rire...».

Après ce traumatisme, Ibrahim décide de rester enfermé chez son employeur libyen, qui lui a proposé de payer sa traversée de la Méditerranée contre des travaux à son domicile. Le voyage, «à 120 sur un zodiac», est fatal à l'ami d'Ibrahim, qui est désormais seul. Après la Sicile, il atterrit à Settima (Nord de l'Italie) et tombe malade. La neige, «à sept» dans une «tente sans chauffage, pas de toilettes», de l'eau gelée sans possibilité de se laver, rapporte-t-il.

«Tu te dis que tu sers à rien»

En janvier 2017, en plein hiver, il entame avec d'autres la traversée des Alpes depuis Bardonecchia (Italie) jusqu'à Névache (France). L'épreuve durera deux jours et une nuit dans une cabane sous une tempête. Ibrahim s'interrompt, il fait désormais nuit noire. Grâce à l'aide de bénévoles, il a été accepté dans un lycée professionnel pour une formation d'aide à la personne, qui débute mi-mars. Cela fera un an et deux mois qu'il est en France. Il n'a toujours pas de papiers.

Son quotidien a été marqué par la précarité, la solitude et la déprime. «J'ai pas un endroit fixe où rester, je pars de famille en famille». «Tu te poses des questions, pourquoi tu es là en fait? Tu te dis que t'es pas utile, que tu sers à rien; la vie d'un homme, c'est pas rester là à ne rien faire, c'est te sentir occupé» et savoir «que tu apportes quelque chose de positif à la société».

(L'essentiel/AFP)

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Les commentaires les plus populaires

  • AFD le 07.03.2018 09:53 via via Mobile Report dénoncer ce commentaire

    La Côte d’Ivoire n’est pas un pays en guerre. L’immigration économique clandestine est un fléau, tant pour le pays de départ que celui d’arrivée.

  • Loris le 07.03.2018 10:07 Report dénoncer ce commentaire

    C'est bien connu que les geôliers sont des sadiques, à plus forte raison les geôliers racistes. Mais que dire des prisonniers qui se battent au lieu de partager? Ne sont ils pas dans les mêmes draps, ne devraient ils pas s'entraider au lieu de faire le jeu des Lybiens? Je suis peut être naïf, mais bon!

  • Jose le 07.03.2018 14:37 Report dénoncer ce commentaire

    Il faut surtout arrêter la natalité galoppante dans tous ces pays! Si nous ne nous resaissons pas, l'humanité courre vers un désastre et un massacre jamais connu! Faut prendre ce problème a bras le corps!

Les derniers commentaires

  • citoyen le 07.03.2018 23:07 via via Mobile Report dénoncer ce commentaire

    affreux certains commentaires qui frôlent certaines pensées d'une époque noire en Europe. Ça témoigne aussi d'une intelligence et des connaissances economiques politiques et sociales d'un niveau tellement bas mais vraiment bas .quel niveau !!!!!!

  • gigi57 le 07.03.2018 18:24 via via Mobile Report dénoncer ce commentaire

    il y a de la misére en france alors il faudrait déjà s occuper de cela

    • bobo énervant le 07.03.2018 19:03 Report dénoncer ce commentaire

      Pourquoi opposez vous les pauvres aux plus pauvres ?

  • le sage le 07.03.2018 17:13 Report dénoncer ce commentaire

    Avant de juger les autres, regardons notre histoire: Avant l'essor de la sidérurgie, le Luxembourg était un pays pauvre et rural. Au XIXe siècle et jusqu’à la 1ère guerre mondiale, le pays se caractérise par une forte émigration vers les pays d’outre-mer (Etats-Unis, Brésil, Argentine... D'autres habitants se rendent en France pour y travailler comme artisans ou, dans le cas de jeunes filles, comme bonnes et gouvernantes. L’on estime à plus de 72.000 le nombre de Luxembourgeois ayant quitté le pays entre 1841 et 1891 (sur une population totale qui atteint 212.800 habitants).

    • bobo énervant le 07.03.2018 19:05 Report dénoncer ce commentaire

      Merci du rappel, et que dire des irlandais, italiens, portugais, flamands à d'autres époques. Les persécutions religieuses ou politiques se sont également rajoutées aux difficultés économiques dans nos pays, et pas toujours à des époques si lointaines.

  • Jose le 07.03.2018 14:37 Report dénoncer ce commentaire

    Il faut surtout arrêter la natalité galoppante dans tous ces pays! Si nous ne nous resaissons pas, l'humanité courre vers un désastre et un massacre jamais connu! Faut prendre ce problème a bras le corps!

    • bobo énervant le 07.03.2018 16:55 Report dénoncer ce commentaire

      La natalité diminue d'elle même avec l'éducation et surtout lorsque le taux de mortalité diminue. Chez nous également il y avait beaucoup de familles nombreuses, maintenant il n'y a même plus assez de naissances pour renouveler la population;

  • Daniel le 07.03.2018 14:28 Report dénoncer ce commentaire

    Cette immigration massive est programmée et coordonnée.

    • bobo énervant le 07.03.2018 16:55 Report dénoncer ce commentaire

      source ?