Afrique du Sud

12 avril 2018 14:24; Act: 12.04.2018 16:38 Print

«Winnie Mandela a commencé à nous battre»

À la fin des années 80, la garde rapprochée de la femme de Nelson Mandela a fait régner la terreur à Soweto. Une tache sur le passé de celle qui sera inhumée samedi.

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Thabiso Mono raconte son calvaire, après avoir été tabassé par le Mandela United Football Club de Winnie Mandela. (photo: DR/AFP)

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«Winnie Mandela était là. Elle a commencé à nous battre, et les autres ont suivi, pendant une ou deux heures». Trente ans après, Thabiso Mono est encore hanté par cette effroyable nuit de décembre 1988, qui entache la mémoire de la «Mère de la nation». «Je n'en revenais pas. Je n'arrivais pas à comprendre ce qui se passait», raconte, d'une voix à peine audible, le militant antiapartheid des années 80. Décédée le 2 avril à 81 ans, Winnie Mandela incarne pour la plupart des Sud-Africains la lutte courageuse et obstinée contre le régime raciste blanc.

À la fin des années 80 pourtant, sa garde rapprochée, baptisée le Mandela United Football Club (MUFC) et facilement identifiable à son survêtement jaune, fait régner la terreur dans le township de Soweto, près de Johannesburg. À son actif, des enlèvements, des actes de tortures et une douzaine de meurtres ou tentatives commis dans des circonstances restées très obscures. Thabiso a été kidnappé par le «club de football» à Soweto, avec trois camarades dont le jeune Stompie Seipei, devenu un symbole des exactions reprochées au MUFC, et Pelo Mekgwe. Les jeunes militants sont battus à coups de poings, de bouteilles, de fouets ou de bâtons.

«Winnie m'a demandé pardon»

Quelques jours plus tard, le corps en décomposition de Stompie, 14 ans, est retrouvé dans le lit d'une rivière près de Soweto. Les trois autres victimes ont été libérées. Leur tort? Stompie était soupçonné d'être un indicateur au service du pouvoir, les autres d'avoir eu des relations sexuelles avec un prêtre blanc qui les hébergeait à Soweto, racontent Thabiso et Pelo. Aujourd'hui, le portrait de Stompie accueille, avec celui de Nelson Mandela, les rares visiteurs de Tumahole, son township natal de la province du Free State (centre). Dans sa maison modeste au toit de tôle, la mère de Stompie enchaîne les interviews depuis le décès de Winnie Mandela. «Je ne suis plus en colère. Le passé, c'est le passé. Je veux tourner la page», explique Mananki Seipei, dans sa cuisine aux murs jaunes décrépis.

«Winnie m'a demandé pardon», dit-elle, «on a fait la paix». La justice, aussi, est passée. «Mama» Winnie a été condamnée en appel à deux ans de prison avec sursis et une amende pour enlèvement et violences à l'encontre de Stompie et de ses trois camarades. Un membre éminent de son MUFC, Jerry Richardson, a été condamné à la prison à vie pour le meurtre de Stompie.

Salir l'image de Winnie Mandela

La douleur est toujours là, mais Thabiso, Pelo et Mananki tentent aujourd'hui de faire la part des choses entre l'égérie populaire et ses dérives tragiques. «Elle a peut-être commis des erreurs, mais on ne doit pas oublier les sacrifices qu'elle a faits» pour le pays, insiste le premier. Mananki et Pelo comptent d'ailleurs assister samedi aux obsèques nationales de «Mama Winnie» à Soweto.

Pelo s'interroge aussi sur les réelles motivations du sinistre «club de foot». «Certains» de ses membres «travaillaient pour la police», avance-t-il. Une version désormais largement répandue dans l'opinion, selon laquelle le régime de l'apartheid cherchait à salir l'image de Winnie Mandela. Un ancien policier blanc, Paul Erasmus, au service à l'époque du régime ségrégationniste, va même plus loin aujourd'hui en affirmant que «la totalité du club» était infiltrée par le pouvoir.

(L'essentiel/afp)