Environnement

30 avril 2019 09:43; Act: 30.04.2019 11:28 Print

Animaux moches victimes de «discrimination»?

Les bêtes ne sont pas toutes logées à la même enseigne en matière de protection des animaux. Les «critères physiques» sont déterminants et... injustes, estiment les experts.

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Beurk! Une réaction viscérale banale devant certaines bestioles visqueuses ou grouillantes. Mais les vers de terre méritent-ils moins d'être protégés que les pandas aux yeux tristes? L'image des animaux n'est pas neutre dans l'intérêt qu'ils suscitent. Taille, rareté, ressemblance avec l'être humain ou forme étrange, intelligence, comportement, danger... De multiples facteurs influencent notre réaction face un animal.

«Mais l'un des plus importants, c'est s'il est mignon: des caractéristiques physiques comme des grands yeux et des traits doux éveillent nos instincts parentaux parce qu'ils nous rappellent un bébé humain», explique Hal Herzog, professeur de psychologie à l'université américaine West Carolina.

Comme le panda avec son masque noir. Mais comparez-le avec une autre espèce asiatique encore plus en danger: la salamandre géante de Chine, suggère le spécialiste des relations hommes-animaux: «Elle ressemble à un gros sac de 65 kilos de bave brune avec de petits yeux perçants».

Dégoût «transmis socialement»

Quant aux vers de terre sans yeux ni jambes, «ils ressemblent plus à une vie extraterrestre primitive qu'à un animal avec lequel un humain peut s'identifier», poursuit-il. Ils sont pourtant essentiels à la vie des sols, mais comme les asticots, rats ou serpents, ils inspirent souvent le dégoût. Un sentiment «probablement transmis socialement, culturellement et au sein des familles», relève Graham Davey, spécialiste des phobies à l'Université de Sussex.

Certains ressemblent «à des choses primaires repoussantes comme la morve ou la matière fécale», d'autres sont liés à la transmission - réelle ou fantasmée - de maladies. On a plus de risques d'être rattrapé par une maladie que par un animal sauvage, ce qui explique qu'on ne soit pas repoussé par un lion ou les ours, grands prédateurs mais aussi des mammifères couverts de poils utilisés par millions comme peluches.

De manière générale, les gens ont moins tendance à se préoccuper de ce qui peut leur «poser problème», note Jean-François Silvain, président de la Fondation française pour la recherche sur la biodiversité. Ainsi, «une blatte a une espérance de vie très courte si elle n'est pas cachée au fond d'une armoire!», commente l'entomologiste. Il se réjouit toutefois d'une «prise de conscience» provoquée par de récentes études montrant le déclin sans précédent de populations d'insectes, espèces essentielles aux écosystèmes et aux économies.

«Dégoulinante de bave»

Mais l'image d'un animal peut aussi être influencée par la culture populaire, notamment le cinéma. Si «Sauvez Willy» a pu créer une vague de sympathie pour les orques, «Arachnophobia» n'a pas aidé les araignées, ni «Les dents de la mer» les requins. Mais pour Graham Davey, «Alien» a peut-être fait encore plus de mal. Pas un vrai animal, direz-vous? Certes, mais «voir la gueule dégoulinante de bave d'un extraterrestre dans un film» rend les gens «plus sensibles aux choses dégoûtantes».

Et le grand public n'est pas le seul concerné: une étude de Scientific Reports a montré en 2017 une corrélation entre les préférences sociétales et les espèces les plus étudiées par les scientifiques. «Peut-être parce qu'il est plus facile d'obtenir de l'argent» pour ces travaux, avance l'un des auteurs Frédéric Legendre, chercheur au Muséum national d'histoire naturelle en France.

Protéger tout le monde

Plus facile aussi pour lever des fonds, assure Christo Fabricius, de l'ONG WWF, qui affiche depuis un demi siècle un panda comme logo. «Les reptiles par exemple ne sont pas très vendables». Et si certains peuvent parfois s'agacer de voir l'argent et l'attention se focaliser sur ces fameux pandas et d'autres grands mammifères charismatiques, les favoriser n'est pas absurde. «Quand on protège les espèces emblématiques, on protège leur habitat et tous les organismes qui sont dedans en bénéficient», souligne ainsi Frédéric Legendre. Mais être un éléphant ou un tigre n'est pas non plus une garantie de survie.

Selon une étude publiée en avril dans PLOS Biology, la présence «virtuelle» massive de ces espèces charismatiques sur nos écrans, dans les livres pour enfants, sur les T-shirts ou les boites de céréales fait croire à la population qu'ils sont tout aussi répandus dans la nature. Or, la plupart sont en danger. Et plus elles sont rares, «plus leur valeur est accrue pour la médecine traditionnelle, pour la chasse aux trophées, et donc elles sont d'autant plus chassées, comme le rhinocéros», commente l'auteur principal Franck Courchamp, écologue au CNRS.

Alors belle ou moche, célèbre ou pas, pour éviter de laisser de côté une bestiole, une seule solution, concluent les scientifiques: les protéger toutes.

(L'essentiel/afp)

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