Nicaragua

20 avril 2019 11:29; Act: 20.04.2019 11:42 Print

«Je leur ai demandé de me tuer, de m'achever»

Les opposants au régime nicaraguayen de Daniel Ortega sont torturés en prison. Jusqu'à 800 personnes ont été emprisonnées durant les manifestations.

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La police a dispersé une manifestation de l'opposition vendredi à Managua (photo: AFP/Inti Ocon)

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Il dit n'avoir pas pu s'empêcher de crier: un gardien lui plaquait la main droite sur la table et la lui maintenait avec son genou, pendant qu'un autre «arrachait un ongle avec une tenaille», a confié à l'AFP Lenin Rojas. L'opposant nicaraguayen a récemment libéré et assigné à résidence.

Son hurlement, raconte-t-il, a retenti dans la prison El Chipote, dans le centre de Managua. Mais les tortionnaires ne se sont pas arrêtés pour si peu. «Ils ont recommencé à me frapper. Ils m'ont laissé quasiment inconscient, m'ont mis dans la même position et m'ont arraché deux ongles de plus», dit-il en montrant ses trois doigts mutilés. «Ils me frappaient de manière toujours plus brutale. A tel point que je leur ai demandé de me tuer, de m'achever d'une balle plutôt que de continuer à me torturer», explique-t-il.

Les jeter dans un volcan

«Ils étaient déconcertés de ne pas obtenir de réponse à leurs questions. Une commissaire a dit qu'ils allaient tous nous jeter, nous les manifestants arrêtés, dans le cratère du volcan Masaya», en activité, raconte encore ce père de quatre enfants. Le crime de cet employé de 36 ans d'une entreprise publique est d'avoir soigné des manifestants blessés.

Arrêté le 11 juillet à Managua, trois mois après le coup d'envoi des manifestations de l'opposition, le 18 avril, Lenin Rojas a été condamné à 18 ans de prison pour «terrorisme» et une dizaine d'autres délits. Il est sorti de prison le 15 mars, comme 235 autres opposants détenus, à la faveur d'une mesure d'assignation à domicile, décidée par le gouvernement. «Mes seules armes: un drapeau [du Nicaragua, ndlr] et un tee-shirt marqué d'un slogan de l'opposition», confie-t-il avec amertume.

Son témoignage corrobore ceux d'autres opposants, victimes de passages à tabac, mises à l'isolement, menaces, viols et autres mauvais traitements, recueillis dans le rapport publié en septembre par le bureau du haut commissariat de l'ONU aux droits de l'homme (HCDH).

Cris d'horreur des suppliciés

Entre 600 et 800 opposants, selon les organisations de défense des droits de l'homme, ont été jetés en prison durant la répression des manifestations. Les violences ont fait plus de 325 morts, la plupart dans les rangs des opposants, tandis que plusieurs dizaines de milliers de Nicaraguayens ont pris le chemin de l'exil.

Comme d'autres opposants assignés à résidence, Lenin Rojas dit «ne pas être libre». Des partisans armés du pouvoir se livrent constamment à des intimidations devant sa maison. Il dit aussi souffrir d'insomnie depuis sa sortie de prison et avoir des réactions agressives à son réveil.

C'est qu'il ne peut oublier les «cris d'horreur» de ses codétenus suppliciés: «Tout ce que nous pouvions faire, c'était implorer Dieu de mettre fin à cette torture.» La réputation de centre de tortures des cellules souterraines, humides et lugubres de la prison El Chipote n'est plus à faire parmi les centaines d'opposants, hommes et femmes, qui sont passés entre ces murs. Déjà, les bourreaux d'Anastasio Somoza y étaient à l'œuvre, jusqu'à la chute du dictateur en 1979, renversé par la guérilla sandiniste dont faisait partie un certain Daniel Ortega.

Suspendu et battu

La commission permanente des droits de l'homme (CPDH) reçoit régulièrement des dénonciations de mauvais traitements subis par des opposants emprisonnés, assure Julio Montenegro, l'avocat conseil de l'ONG. «Nous avons connaissance de cas de torture, par exemple, en suspendant une personne par les pieds tout en la frappant à l'estomac, ou encore par la projection de gaz lacrymogène dans un lieu où des détenus sont enfermés», rapporte le juriste.

Julio Montenegro cite également le passage à tabac de détenues de la prison de femmes La Esperanza, dans la banlieue de la capitale nicaraguayenne, ou celui de prisonniers qui chantaient l'hymne national, devenu chant de ralliement des opposants. L'opposition accuse Daniel Ortega, ex-guérillero sandiniste de 73 ans, d'avoir instauré une dictature. Elle réclame son départ et celui de la vice-présidente, son épouse Rosario Murillo. Le chef de l'Etat dénonce de son côté une tentative de putsch de l'opposition avec le soutien de l'Eglise catholique et de Washington.

(L'essentiel/afp)