Aux États-Unis

12 septembre 2021 11:01; Act: 12.09.2021 12:35 Print

L'impossible deuil d'une mère qui a perdu ses fils

Seditra Brown, une Afro-Américaine de 49 ans, énonce l'inconcevable d'une voix calme, quasi mécanique. En l'espace de trois ans, ses trois fils ont été tués par balle.

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Armée d'une foi inébranlable, elle trouve «réconfort et paix» dans la religion et s'accroche à la promesse de jours meilleurs. (photo: AFP/Agnes bun)

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«J'ai perdu mon premier fils le 10 janvier 2018. J'ai perdu un deuxième fils le 7 avril 2019. Et j'ai perdu le dernier le 15 août 2021, tous à cause de la violence par armes à feu» à Washington.

Seditra Brown, une Afro-Américaine de 49 ans, énonce l'inconcevable d'une voix calme, quasi mécanique. Tout en douleur contenue, elle laisse à peine échapper une larme en évoquant le dernier drame.

«J'étais à Miami quand j'ai reçu l'appel» annonçant la mort de Kalif, 28 ans, abattu alors qu'il circulait en voiture dans la capitale américaine. «J'ai pensé "Ça ne peut pas être vrai, c'est tout simplement impossible"», confie-t-elle à l'AFP.

Comme après le décès de son benjamin, Paris, un lycéen de 19 ans abattu sur un trottoir et celui de l'aîné, Montray, un père de famille de 28 ans tué dans un appartement, elle se sent «dévastée», «complètement perdue».

«Il faut se rappeler des bonnes choses»

Pour la troisième fois, il lui faut «être forte», mettre sa douleur de côté pour protéger ceux qui restent.

Seditra Brown, qui travaille comme concierge, a trois filles et 14 petits-enfants, dont neuf sont désormais orphelins de père. «Ils tiennent grâce à mon énergie: si je vais bien, ils vont bien; si je m'écroule, toute la famille s'écroule».

Armée d'une foi inébranlable, elle trouve «réconfort et paix» dans la religion et s'accroche à la promesse de jours meilleurs. «Dieu ne peut pas m'imposer toutes ces épreuves sans qu'il en sorte quelque chose de bon».

Elle s'appuie aussi sur ses souvenirs. «Il faut se rappeler des bonnes choses, des mauvaises, de toutes», dit-elle, évoquant la passion pour la musique de Paris, les talents sportifs de Kalif et la générosité de Montray.

«Tout peut arriver»

Seditra Brown reste toutefois rongée par l'inquiétude. «Une majorité de mes petits-enfants sont des garçons et c'est dur d'élever des jeunes hommes noirs à Washington», dit-elle, avant de se raviser: «Je m'inquiète aussi pour les filles car la violence par armes à feu ne les épargne pas».

Et celle-ci ne cesse d'augmenter, relève-t-elle: 144 homicides ont été recensés à Washington depuis le 1er janvier, contre 127 sur la même période en 2020, une hausse de 13% identique à l'échelle nationale, selon des statistiques officielles.

«Le problème, c'est toutes ces armes en circulation qu'on n'arrive pas à contrôler», estime la quadragénaire. «Les gens devraient renoncer à leurs armes, s'occuper de leurs enfants, prendre un livre...», malheureusement, «ce n'est pas la tendance».

Détenir une arme est un droit constitutionnel aux États-Unis, où un tiers des adultes en possèdent au moins une. Et les Américains se sont précipités pour en acheter davantage depuis 2020, sous l'effet conjugué de la pandémie, des grandes manifestations antiracistes et des remous liés à l'élection présidentielle.

Dans ce contexte, «on peut protéger nos enfants quand ils sont avec nous, mais dès qu'ils s'éloignent, tout peut arriver», craint-elle.

Combat

La mère endeuillée note aussi que les victimes sont plus souvent noires que blanches. «Je n'aime pas soulever la question raciale, parce que ça peut arriver à tout le monde», dit-elle, mais «la société et l'environnement dans lequel on grandit» a un impact.

Ses trois fils ont grandi et sont morts dans le sud-est de Washington, un quartier majoritairement noir et défavorisé, où la criminalité est élevée et reste souvent sans réponse.

Loin des appels à couper les fonds de la police qui fleurissent depuis le meurtre de George Floyd sous le genou d'un agent blanc, Seditra Brown aimerait d'ailleurs voir «plus de policiers dans les rues, d'agents qui viennent voir les familles».

Les meurtres de ses fils n'ont pas été élucidés, malgré une prime de 25 000 dollars pour toute information, et ses contacts avec les autorités sont inexistants. Elle assure n'avoir aucune idée des causes de leurs décès.

«J'aimerais savoir qui les a tués» mais «je ne pose pas de questions», dit-elle. «Que je sache ou pas ne les ramènera pas à la vie. Savoir n'est qu'une moitié du combat, et je me débats surtout avec l'autre: leur mort».

(L'essentiel/AFP)