Chaos au Proche-Orient

01 mars 2021 22:16; Act: 02.03.2021 11:03 Print

«Un cauchemar où les jihadistes nous tuaient»

Pour les chrétiens d’Irak exilés, mieux vaut se languir du pays qu’y mourir comme tant de leur proches, persécutés par des jhadistes.

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Passablement d’églises ont été détruites sous le règne de terreur de l’État islamique. (photo: AFP)

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Certains sont partis lors de l’invasion américaine, d’autres pendant la guerre civile ou quand les jihadistes ont occupé leur village: au fil des drames, la communauté chrétienne d’Irak s’est réduite comme peau de chagrin, sous le regard compatissant d’expatriés pour qui le retour n’est pas une option. D’Erbil à l’Australie, d’Amman à la Suède, l’AFP a rencontré des familles rêvant d’exil ou d’autres, déjà parties depuis des années, qui se languissent du pays.

Leur point commun: toutes espèrent des paroles fortes du pape François, qui effectue une visite historique à partir de vendredi en Irak, sans se bercer toutefois d’illusions sur un pays ballotté de conflit armé en crises économiques, en passant par des vagues d’assassinats. «J’espère que le pape va demander aux pays qui reçoivent des réfugiés chrétiens de nous aider», résume Saad Hormuz, un ancien chauffeur de taxi de Mossoul, dans le nord de l’Irak, parti vivre en Jordanie. «Parce que retourner en Irak, c’est impossible!».

De Mossoul à la Gold Coast

En 2003, quand Saddam Hussein est renversé, l’Irak compte encore 1,5 million de chrétiens, sur un total de 25 millions d’habitants, soit 6% de la population. Aujourd'hui, dans un pays où aucun recensement n’a été mené depuis des années, ils seraient entre 300 000 et 400 000 - pour 40 millions d’habitants - dit à l’AFP William Warda, dirigeant d’une ONG défendant les minorités, Hammourabi. Près d’un demi-million d’entre eux sont partis aux États-Unis. D'autres ont préféré la Scandinavie ou l’Australie. C’est le cas de Rana Saïd, 40 ans, partie il y a plus d’une décennie de Mossoul, frontalier de la Syrie et de la Turquie.

Le soir du Nouvel an 2007, quand l’oncle et la tante de cette dentiste syriaque orthodoxe sont tués par des tirs aveugles de soldats américains, Rana et son époux Ammar al-Kass décident d’abord de rester. Mais, las de ne pas obtenir justice, le couple finit par rejoindre en 2008 le Kurdistan irakien voisin. À l’époque, ils fuient aussi «une série d’assassinats menée par des milices» -contre des chrétiens mais pas seulement- alors reines du pays en pleine guerre confessionnelle, dit Ammar, un biologiste vétérinaire de 41 ans. En 2013, le couple fait le grand saut, direction la «Gold Coast» australienne, où les parents retrouvent des emplois dans leur domaine et où la famille s’agrandit: après Sara, naissent Liza puis Rose.

Après l’EI, les milices

C’est depuis ce bout du monde que la famille Kass suit avec anxiété la percée du groupe Etat islamique (EI) dans son village d’origine à l’été 2014. «À l’époque, j’étais enceinte de Liza donc Ammar éloignait de moi téléphones et ordinateurs. Il ne voulait pas que je regarde les infos et que cela m’inquiète et fasse du mal à mon bébé», se souvient Rana. «Je faisais régulièrement ce cauchemar horrible dans lequel des jihadistes tuaient et violaient ma famille», poursuit-elle en retenant ses larmes, alors que les jhadistes s’en sont particulièrement pris aux minorités, réduisant des femmes au rang d’esclaves sexuelles notamment des Yazidies.

Ammar découvre lui les images de la destruction de l’église Sainte-Marie vieille de 1 200 ans, au cœur de Mossoul, alors «capitale» irakienne du «califat» autoproclamé. Aujourd'hui, de leur pays d’origine, les trois petites filles du couple, âgées de trois à dix ans, ne connaissent que l’arabe, parlé à la maison, et l’araméen, la langue du Christ, que leurs parents mettent un point d’honneur à leur apprendre. Leur anglais est lui mâtiné d’un accent australien.

Qu’attendent-ils de la visite historique du pape? C’est «comme un ange qui descend sur l’Irak. Mais combien de démons va-t-il trouver ici? Un homme de paix qui visite des seigneurs de guerre, comment pourrait-il les faire changer?».

(L'essentiel/afp)