Act. 18.06.09; 10:14 Pub. 18.06.09; 10:12
«Le pire n'est pas atteint pour les entreprises»
THIONVILLE - Patrick Artus, directeur de recherche chez Natixis, reste pessimiste sur la sortie de crise, aux États-Unis et en Europe.
L'essentiel: Les signes d'amélioration aux États-Unis ne vous suffisent pas?
Patrick Artus: Aujourd’hui, il y a un soulagement. La situation américaine n’est plus aussi effrayante qu’au début de l’année. Mais les problèmes subsistent. Les défauts de paiement sur les maisons continuent de grimper, ce qui touche les banques. On s’attend à 1000 milliards de pertes cette année pour les banques qui prêtent aux particuliers. Et les destructions d’emplois se poursuivent.
Le chômage va continuer à augmenter et les Américains vont épargner plutôt que consommer. Ce qui veut dire que la consommation va aussi être touchée. Cela touche les entreprises dont les faillites progressent. Elles atteignent 5 % en rythme annuel et ça continue de grimper.
Les investissements des entreprises ont chuté de plus de 20 %. Alors oui, la situation est moins grave qu’au début de l’année, surtout pour les banques. Mais la crise n’est pas finie. Entre la hausse du chômage et la baisse de la consommation, le pire n’est pas encore atteint pour les entreprises.
Et quelles sont les pistes de sortie de crise, selon vous?
Depuis dix ans, aux États-Unis comme en Europe, la croissance de l’économie s’est faite par le crédit. Aujourd’hui, le niveau d’endettement est tel qu’il est très peu probable qu’on puisse faire repartir le crédit. D’ailleurs, les banques centrales inondent le marché de liquidités et il ne se passe rien.
Pour faire repartir l’économie, les pays creusent leur déficit. À tel point qu’aujourd’hui aux États-Unis le niveau de déficit est tellement élevé qu’il pèse sur les taux d’intérêt. Le gouvernement a émis pour 3 300 milliards de dette, beaucoup ont peur qu’il soit allé trop loin.
Pour faire repartir l’économie, il faut développer des marchés porteurs qui créeront des emplois. Comme l’économie verte. La France et les États-Unis ont fait des études sur le sujet. En France, cela pourrait créer 500 000 emplois sur dix ans. Mais pour amorcer ces marchés, il faudrait beaucoup d’incitations fiscales et cela reste peu par rapport aux pertes d’emplois dues à la crise. Mais c’est une bonne piste, il faut trouver de vraies solutions pour développer les marchés qui créeront les emplois sophistiqués de demain.
Vous plaidez pour une nouvelle réglementation bancaire?
C’est l’interconnexion des banques qui a causé une crise d’une telle ampleur. Aujourd’hui, nous avons des banques généralistes qui font tout et c’est pour cela que la crise s’est transmise à toutes les banques. Il faudrait respécialiser les banques, déconnecter les marchés financiers.
Il y aurait certes une perte d’efficacité mais on diminuerait les risques de contamination. Les pertes liées à la crise, c’est 300 milliards de dollars parce que la crise a été démultipliée quand le choc a été transmis à tous les marchés. Il faudrait des acteurs plus petits et séparer les métiers : les banques d’investissement de celles qui prêtent aux clients.
C’est l’inverse qui s’est passé, avec la fin des grandes banques d’investissement aux États-Unis?
Asbolument. Avec la crise, on a créé des grandes banques généralistes, des «too big to fail». Et la consolidation continue, on est en train de fabriquer des monstres. Il existe un consensus dans les gouvernements et les autorités pour dire qu’il faut des établissements plus petits mais les aides ont fait l’inverse.
Aujourd’hui, quand vous êtes une banque, vous avez envie d’être très très gros. Parce que vous savez que si ça va mal, le gouvernement vous aidera. Finalement, on va vers un système bancaire plus risqué qu’avant la crise.
Recueilli par Linda Cortey