#MeToo: Abus sexuels: faut-il pointer du doigt une célébrité pour être lu?
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#MeTooAbus sexuels: faut-il pointer du doigt une célébrité pour être lu?

Le manque de visibilité pour celles qui ont préféré taire le nom de l'homme qu'elles accusent semble montrer que oui.

«Un récit à la troisième personne. Pas de nom propre, des initiales. Ça n'a rien d'excitant pour les médias», constate Hélène Merlin-Kajman, universitaire autrice de «La littérature à l'heure de #MeToo».

«Un récit à la troisième personne. Pas de nom propre, des initiales. Ça n'a rien d'excitant pour les médias», constate Hélène Merlin-Kajman, universitaire autrice de «La littérature à l'heure de #MeToo».

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Dernier exemple en date: Élodie Pinel, 40 ans, qui a publié le 20 mai «Ce qui arrive backstage» (éditions Anne Carrière). Trois semaines et demie après la sortie, la presse ne lui a accordé aucune attention, condamnant le livre à rester confidentiel. Des journalistes ont appelé la maison d'édition pour savoir qui en était le protagoniste. Ils n'ont pas obtenu de réponse: l'éditrice ne l'avait pas.

Dans ce qu'elle appelle «récit», cette professeur de lycée française, chroniqueuse occasionnelle dans les médias, détaille sa relation en 2020 avec «F.», un animateur de radio célèbre qui l'incite à se déshabiller pour elle lors d'appels vidéo et qui profite de son travail gratuitement.

Aucun de ces faits ne semble pénalement répréhensible. Et Élodie Pinel n'a aucune intention de porter plainte.

«Parfum de scandale»

Le jour de la sortie, un vendredi soir, elle a présenté le livre dans une librairie féministe à Paris. Cinq personnes seulement sont venues.

«Ce n'est pas #balancetonporc. (...) Annie Ernaux aussi utilise des initiales. Je suis plus de son côté que de celui de Christine Angot», disait-elle.

La première a évoqué un viol, commis en 1958, dans «Mémoire de fille», par un certain «H». La seconde dénonce dans plusieurs livres son père incestueux, Pierre Angot, dont le dernier couronné du prix Médicis 2021, «Le Voyage dans l'Est».

«Ce qui arrive backstage» est sur une table de cette librairie féministe mais jamais demandé. Les libraires le recommandent aux personnes intéressées par ce genre de récit. «Sans parfum de scandale, c'est plus compliqué», admet la libraire, Léa Cérier.

«Un récit à la troisième personne. Pas de nom propre, des initiales. Ça n'a rien d'excitant pour les médias», constate Hélène Merlin-Kajman, universitaire autrice de «La littérature à l'heure de #MeToo».

Quand un livre de ce type a du succès, «il y a un effet de meute», poursuit cette professeur de lettres. Et pour déclencher cet effet, «un nom propre est un stimulus efficace. Aujourd'hui, les cycles dans l'édition sont très courts. Un titre qui ne marche pas ne reste pas en librairie plus de trois mois».

Le destin de «Ce qui arrive backstage» rappelle celui de «Pandorini» (éditions JCLattès), roman de Florence Porcel publié en janvier 2021. Elle y racontait son histoire, à la première personne, de victime de viol, accusant un personnage fictif, acteur de cinéma.JCLattès ignorait aussi qui se cachait derrière «Jean-Yves Pandorini».

Elle en avait écoulé moins de 100 exemplaires en un mois et demi, avant que ne soit révélée sa plainte pour viol contre le journaliste vedette Patrick Poivre d'Arvor. Le roman ne s'est pas beaucoup mieux vendu ensuite.

Faveurs sexuelles

Des récits signés de célébrités ou dénonçant explicitement des célébrités ont eu un tout autre retentissement. On peut citer, de Flavie Flament en 2016, «La Consolation», dont les journalistes avaient tout de suite compris qu'il accusait le photographe David Hamilton de viol, de Vanessa Springora en 2020, «Le Consentement», où l'écrivain Gabriel Matzneff était immédiatement reconnaissable, de Sarah Abitbol la même année, «Un si long silence», où la presse a vite vu derrière «Monsieur O.» son ancien entraîneur Gilles Beyer, ou de Camille Kouchner en 2021, «La Familia grande», désignant le politiste Olivier Duhamel comme s'étant livré à l'inceste sur le frère de l'autrice.

Élodie Pinel, qui se désigne elle-même sous l'initiale «L.», ne rend pas clairement identifiable ce «F.». Elle donne quelques indices au lecteur qui connaîtrait bien le milieu médiatique parisien.

Autre exemple: quand en mars 2021 Corinne Grandemange publiait «La Retenue» (éditions Des Femmes), elle dénonçait son grand-père, écrivain célèbre décédé, de s'être aveuglé sur les viols commis par son fils sur elle, la nièce, sans divulguer son identité.

«D'un point de vue éthique, j'ai fait le bon choix. D'un point de vue commercial, non. C'est dommage que la société – et les médias amplifient le phénomène – valorise autant la dénonciation, au détriment de la problématique de fond», dit-elle aujourd'hui.

(AFP)

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