Pédocriminalité en espagne – «Il m'a violé tous les jours pendant presque un an»
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Pédocriminalité en espagne«Il m'a violé tous les jours pendant presque un an»

En Espagne, l'Église catholique refuse d'anticiper et d'ouvrir elle-même une enquête de fond sur les violences sexuelles commises sur des mineurs par des prêtres.

L'Église espagnole exclut toute enquête sur le sujet semblable à ce qui a été fait en France.

L'Église espagnole exclut toute enquête sur le sujet semblable à ce qui a été fait en France.

AFP

En France, l'Église a mis en place une commission indépendante sur la pédocriminalité qui a identifié au moins 216 000 victimes de religieux depuis 1950. En Allemagne, le clergé a financé une étude qui a révélé 3 677 cas entre 1946 et 2014. Mais l'Espagne, pays où l'église catholique a longtemps été toute puissante, ne recense officiellement que 220 cas depuis 2001 et exclut d'enquêter «de sa propre initiative» sur les violences sexuelles.

«Le cas de l'Église espagnole est honteux», affirme à l'AFP Fernando García Salmones, guide touristique de 60 ans qui fut victime de viols dans son adolescence, alors qu'il étudiait dans un collège catholique de Madrid. «Ils n'ont aucune envie que la vérité éclate», poursuit-il, évoquant un calvaire qui, dit-il, l'a «détruit» et l'a fait se sentir «sale», «coupable» et comme «une merde». «J'étais au collège Claret de Madrid, j'avais 14 ans et le prêtre (...) s'en est pris à moi et m'a violé tous les jours pendant presque un an», raconte le sexagénaire.

«L'entourage le savait et le protégeait»

Il se dit convaincu que «l'entourage le savait et protégeait» son bourreau. Ce n'est que des années plus tard, «vers 40 ans», après avoir fait une thérapie, qu'il a pu enfin évoquer les faits. Mais les délits étaient prescrits et son violeur est mort en 2009 «sans avoir été un seul moment inquiété», regrette-t-il. Si l'établissement a pris des mesures pour éviter d'autres cas similaires, «la première réaction de la Conférence épiscopale espagnole (CEE) a été de nous dire que nous faisions ça pour de l'argent», se souvient M. García Salmones.

L'Église «a l'air d'agir, mais n'agit pas», fustige Juan Cuatrecasas, président de l'association d'aide aux victimes «Enfance Volée» («Infancia Robada»), qui l'accuse d'«obstruction» et même de «négationnisme». La CEE, qui a décliné la demande d'interview de l'AFP, a simplement affirmé par mail qu'elle avait mis en place «des protocoles en cas d'abus avérés et une formation spécifique sur le sujet pour les personnes qui travaillent avec des jeunes et des enfants».

«Autant de victimes qu'en France, voire plus»

Elle indique «avoir connaissance de 220 cas ayant donné lieu à une enquête depuis 2001» et avoir ouvert dans chaque diocèse un bureau «de protection des mineurs et de prévention des abus» afin de recevoir les plaintes, aider les victimes et «enquêter, dans la mesure du possible, sur les circonstances dans lesquelles ils (les abus) ont eu lieu». Elle a également procédé à quelques indemnisations, mais les victimes critiquent les montants et affirment que les sommes diffèrent d'une personne à l'autre sans raison apparente.

Mais sur le fond, l'Église exclut toute enquête sur le sujet semblable à ce qui a été fait en France. «Nous n'allons pas lancer de manière proactive une mission d'enquête générale», avait déclaré à la presse fin septembre le secrétaire général de la CEE, Mgr Luis Argüello. Compte tenu du pouvoir de l'Église sous la dictature de Francisco Franco (1939-1975), «en Espagne, on pourrait facilement avoir un nombre (de victimes) similaire à celui de la France, voire plus», estime Jesús Zudaire, président de l'Association des victimes de violences sexuelles dans les centres religieux de Navarre, dans le nord du pays.

Délai de prescription allongé

En refusant d'avoir une démarche proactive pour enquêter sur ce fléau, l'Église «porte atteinte aux Droits de l'Homme», déplore Juan Cuatrecasas, dont le fils, aujourd'hui âgé de 24 ans, a été violé par son professeur de religion dans un collège catholique de Bilbao entre 2008 et 2010. Le prêtre a été condamné à 11 ans de prison en première instance, mais la peine a été ramenée à deux ans en appel, ce qui lui a permis d'éviter la prison, les peines inférieures à 24 mois ne donnant généralement pas lieu à emprisonnement en Espagne.

Les associations demandent aussi à l'État d'intervenir, comme cela s'est produit dans d'autres pays. En mai, une loi de protection des mineurs a allongé le délai de prescription des violences sexuelles, les victimes ayant désormais 15 ans pour dénoncer de telles violences à partir de leurs 35 ans. Les associations regrettent toutefois que la mesure ne soit pas rétroactive.

(L'essentiel/AFP)

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