Antoine Deltour – «Je ne garde pas d'hostilité vis-à-vis du Luxembourg»

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Antoine Deltour«Je ne garde pas d'hostilité vis-à-vis du Luxembourg»

LUXEMBOURG - L'ancien salarié de PWC, qui sera jugé en appel à la Cité judiciaire à partir de lundi, a livré ses impressions à «L'essentiel».

Antoine Deltour s'apprête à vivre un deuxième procès.

Antoine Deltour s'apprête à vivre un deuxième procès.

Editpress/Hervé Montaigu

Les trois personnes jugées lors du procès LuxLeaks vont revenir au tribunal à partir du 12 décembre, pour le procès en appel. Deux d’entre-elles, les lanceurs d’alerte Antoine Deltour et Raphaël Halet, avaient été condamnées en première instance pour avoir révélé des accords secrets passés entre l’administration fiscale du Luxembourg et des multinationales, via leur ancien employeur PWC. Nous avons rencontré Antoine Deltour avant le début des nouvelles audiences, lors de son passage au Grand-Duché.

Avant votre procès en appel, dans quel état d’esprit êtes-vous?

Je suis prêt à affronter ce nouveau procès. J’espère être acquitté, même si je sais que la Cour pourrait très bien prononcer une peine plus sévère.

Qu’est-ce qui vous a poussé à faire appel?

L’appel se justifie par le jugement lui-même, qui n’est pas logique, pas cohérent. Le statut de lanceur d’alerte a été reconnu, tout comme l’intérêt général de notre démarche, mais le tribunal a quand même condamné ceux qu’il considère comme lanceurs d’alerte. J’ai été touché par les soutiens venus de la société civile, mais aussi de 108 députés européens, qui m’ont adressé une lettre. Aller en appel, cela correspond à essayer de donner du sens collectif à ma démarche, en faisant vraiment reconnaître l’intérêt général.

Pendant le procès, le ministre français des Finances, Michel Sapin, avait évoqué une protection par la France. Cela s’est-il traduit concrètement?

L’aide consulaire a effectivement été proposée, j’ai été contacté via mes avocats. Mais si le message de solidarité était bienvenu, cela ne s’est pas concrétisé au-delà.

En révélant les documents fiscaux de PWC, votre ancien employeur, avez-vous voulu dénoncer un système?

L’optimisation fiscale agressive est effectivement un problème systémique. Mais je ne suis pas anticapitaliste. La responsabilité de ce que je dénonce ne repose pas sur le capitalisme mais sur le politique, à travers la fiscalité. Je pense qu’il faut des règles pour encadrer l’économie. La recherche du profit a une certaine efficacité, mais si c’est la seule loi, cela devient un écueil. Je n’ai pas non plus cherché à dénoncer mon ancien employeur car on ne peut pas reprocher à PWC de faire du conseil fiscal, c’est son métier. J’ai voulu dénoncer des dérives de notre société.

Lorsque vous avez révélé les rulings, aviez-vous conscience qu’ils pouvaient être légaux?

On ne peut pas dire comme ça si les accords sont légaux ou pas, c’est une question qui doit être tranchée par la justice. La Commission européenne s’est penchée sur la question.

Pourriez-vous être tenté, à l’avenir, par un engagement plus politique?

Non, je n’ai pas envie de transformer mon engagement actuel. Je n’aspire pas à cela et il y a un risque de récupération évident. Mon engagement a toujours été trans-partisan, je l’assume. J’ai reçu des soutiens de tendances très variées.

Êtes-vous parfois approché par des personnes qui voudraient à leur tour divulguer des documents?

Oui, je suis régulièrement en contact avec des gens qui disposent d’informations et qui ne savent pas forcément comment s’y prendre pour les révéler. Ils recherchent un relai de visibilité. Mais je dois dire que parmi eux, il y a aussi quelques paranoïaques!

Aujourd’hui, avez-vous une hostilité vis-à-vis du Luxembourg?

Non pas du tout! J’ai constaté une dérive administrative, mais qui existe aussi ailleurs. Le Luxembourg n’est pas le problème, il y a d’autres pays et juridictions qui adoptent plus ou moins les mêmes pratiques. Il y a plein d’autres exemples qu’il n’est pas besoin de citer, ils se trouvent au sein même de l’Union européenne!

Vous pourriez revenir travailler un jour au Grand-Duché?

Si je postulais maintenant, ce serait compliqué je pense. (rires) Très sérieusement, en tant que Lorrain, je suis conscient de la chance que nous avons d’avoir ce pays prospère à proximité.

(Joseph Gaulier/L'essentiel)

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