Au dixième jour – Le Caire au bord du chaos

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Au dixième jourLe Caire au bord du chaos

Battus, interpellés, intimidés, de nombreux journalistes au Caire, en Egypte, se plaignent de violences croissantes contre eux. Les affrontements ont fait au total 5 morts et 836 blessés.

Des milliers de manifestants hostiles au président Hosni Moubarak étaient toujours jeudi maîtres de la place dans le centre du Caire après des heurts sanglants avec des partisans du régime, au 10e jour d'une contestation qui risque de plonger l'Egypte dans le chaos. La communauté internationale, qui ne cesse d'appeler à l'arrêt des violences et à une transition immédiate et en douceur du pouvoir, continue d'aider ses ressortissants à quitter le pays, à la veille d'une nouvelle journée de manifestations massives baptisée, "le Vendredi du départ".

Le Premier ministre Ahmad Chafic s'est dit prêt à se rendre place Tahrir (Libération), devenue symbole de la révolte au Caire, tout en affirmant que rester là n'apporterait rien de plus aux manifestants qui y campent depuis le 29 janvier malgré le couvre-feu nocturne. Il a aussi présenté ses "excuses" et promis une enquête sur les heurts, le pouvoir ayant été accusé d'avoir orchestré la manifestation de ses partisans qui se sont affrontés mercredi et jeudi avec les protestataires. Au moins cinq personnes ont été tuées et plus de 830 blessées par des pierres, des coups de couteau et même des balles réelles à la suite des violences ces dernières 24 heures, selon un bilan officiel. Il faut y ajouter 300 morts la première semaine de la contestation lancée le 25 janvier, selon l'ONU.

L'épreuve de force continue

La principale coalition d'opposition et les groupes de jeunes militants pour la démocratie initiateurs du mouvement de contestation ont rejeté toutes les propositions du pouvoir d'un dialogue, exigeant au préalable le départ sans délai d'Hosni Moubarak, principal allié des Etats-Unis dans le monde arabe. Les autorités ont annoncé avoir ouvert un "dialogue" avec "les forces nationales" et des opposants, sans dire lesquels, dans une tentative de clamer les esprits. "Notre décision est claire: pas de négociations avec le gouvernement avant le départ de Moubarak. Après cela, on est prêts à dialoguer avec Souleimane", a néanmoins dit la Coalition nationale pour le changement, constituée autour de Mohamed ElBaradei et qui compte notamment les Frères musulmans.

M. Moubarak, 82 ans, qui a annoncé mardi qu'il ne briguerait pas à un sixième mandat, a néanmoins dit qu'il resterait au pouvoir jusqu'à la présidentielle de septembre pour assurer "une transition pacifique du pouvoir" qu'il détient depuis 29 ans. Il a créé un poste de vice-président et il a limogé l'ex-cabinet. Mais les manifestations ont continué de plus belle pour exiger le départ sans délai de M. Moubarak, accusé de tous les maux dans ce pays de 80 millions d'habitants -pauvreté, chômage, privation de libertés et régime policier. Dans la journée, les affrontements se sont pourvuivis de manière sporadique place Tahrir où l'armée, épine dorsale du régime, est par moments intervenue, tirant notamment en l'air, pour disperser les protagonistes.

Les pro-Moubarak bloquent des citoyens

Les soldats, certains à bord de chars, ont mis en place un cordon entre les deux camps, mais les pro-Moubarak maintenus à la périphérie de la place, l'ont franchi à la mi-journée, obligeant l'armée à intervenir pour les empêcher d'approcher des anti-Moubarak. Des pro-régime jetaient des cocktail molotov alors que des coups de feu sporadiques étaient entendus. Quelque 150 jeunes hommes ramassaient des pierres sur un terrain vague pour les amener sur les lieux des heurts, et des blessés étaient transportés vers des hôpitaux de campagne. Les pro-Moubarak ont bloqué des citoyens venant ravitailler les manifestants. Une trentaine d'anti-Moubarak sont sortis de la place avec des bâtons et leur ont frayé un chemin. "On fait ce qu'on peut pour soutenir les manifestants, ils sont piégés et les gens viennent de toutes parts pour les aider", a expliqué un jeune médecin.

Soucieux de ne pas subir le sort de leurs pairs tunisien et égyptien, certains dirigeants arabes -au Yémen, en Jordanie, en Syrie ou au Maroc- commencent à promettre des réformes. Au Yémen, 100.000 personnes ont défilé contre le régime, et autant pour le soutenir, selon les organisateurs.

(L'essentiel Online/AFP)

Tous les médias menacés

Une équipe du journaliste vedette de la chaîne américaine CNN, Anderson Cooper, a été molestée par des partisans du président Moubarak qui leur ont donné des coups de poings et des coups de pieds, sans que des soldats, postés à proximité, n'interviennent, a indiqué la chaîne, qui diffuse largement les images de cet incident. Al-Jazira, Al-Arabiya, ABC news, CNN, France 2, France 24, Radio-Canada, Le soir.... la liste des médias ayant des reporters battus ou interpellés s'allonge chaque jour.

Deux journalistes (un envoyé spécial de l'un des principaux quotidiens grecs, Kathimerini, et un photographe) ont été blessés mercredi par des manifestants dans les affrontements au Caire, mais leurs jours ne sont pas en danger, a-t-on appris jeudi de source gouvernementale. Des manifestants les ont battus avec des clubs de golf tandis qu'appareil photo et deux appareils d'enregistrement ont été volés.

La chasse est ouverte

Dans les rues de la capitale égyptienne, la chasse à la presse a commencé. Qui se promène avec une caméra ou un appareil photo est rapidement pris à partie par des hommes en civil favorables au président Moubarak, mais aussi par des manifestants anti-gouvernementaux, de plus en plus nerveux. Les Etats-Unis ont dénoncé une «campagne concertée» contre les médias étrangers. «Qui êtes-vous? Je peux avoir vos papiers?», lance violemment jeudi matin un manifestant anti-Moubarak place Abdelmoneim Ryad, théâtre pendant la nuit de combats meurtriers. «Les journalistes n'ont rien à faire ici! Vous avez dévoilé des informations stratégiques en révélant le nombre d'opposants barricadés sur la place», accuse-t-il, à l'adresse d'un reporter.

Réactions internationales

Face à cette situation alarmante, les dirigeants des plus grands pays européens (France, Allemagne, Grande-Bretagne, Italie, Espagne) ont condamné "tous ceux qui utilisent ou encouragent la violence" en Egypte, alors que le président américain Barack Obama a dit prier pour "des jours meilleurs" en Egypte. Des pays européens et les Etats-Unis ont appelé à une transition du pouvoir immédiate, mais les autorités égyptiennes ont rejeté ces appels comme des ingérences.

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