Avoirs illégaux et fiscalité – Le Luxembourg s'invite dans le débat sur Chypre

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Avoirs illégaux et fiscalitéLe Luxembourg s'invite dans le débat sur Chypre

Médias et experts faisaient vendredi des parallèles entre le Luxembourg et Chypre, considérés comme des «paradis fiscaux». Certains en profitent pour critiquer vertement le Grand-Duché.

En 2010, la place financière représentait 26% du PIB du Luxembourg.

En 2010, la place financière représentait 26% du PIB du Luxembourg.

Editpress

Le secteur bancaire de Chypre, moteur de la prospérité de l'île méditerranéenne depuis deux décennies, a finalement contribué à l'effondrement brutal de l'économie, même si pour les experts, c'est l'aide apportée à sa grande soeur grecque qui a provoqué sa perte. «Malheureusement, nous avons pris la mauvaise décision d'accepter (en 2012) la décote» des titres publics grecs achetés en 2009 et 2010 et «nous avons perdu 4,5 milliards d'euros», soit le quart du PIB annuel chypriote, alors que «nous répondions à une demande de l'Union européenne» explique Mario Skandalis, un haut dirigeant de la Bank of Cyprus, la première banque commerciale de Chypre.

Avec la Popular Bank (Laiki en grec), la Bank of Cyprus est l'une des plus exposées à la dette grecque. Les deux mastodontes du système bancaire local, qui représentent selon M. Skandalis la moitié des capitaux bancaires sur l'île, sont aujourd'hui menacés de faillite ou de restructuration. Les autorités chypriotes sont en effet engagées dans une course contre la montre pour trouver d'ici lundi 7 milliards d'euros en échange d'une aide européenne de 10 milliards d'euros pour éviter la banqueroute.

Hypertrophie

A elle seule, Bank of Cyprus emploie 11 000 personnes, dont 8 000 à l'étranger, en particulier dans ses 199 branches russes et 188 grecques, selon un rapport de l'Association des banques de Chypre. «Si nous perdons le secteur bancaire, alors, de toute façon, nous serons perdus», assène, désespéré, Marios Zachariadis, professeur d'économie à l'université de Chypre. Le secteur bancaire de l'île et les services financiers qui y sont liés représentent environ 45% du Produit intérieur brut (PIB) de Chypre (17,5 milliards d'euros), selon M. Skandalis. Depuis la fin des années 1980, la petite île située aux confins du bassin méditerranéen a accueilli, au gré des conflits et troubles dans la région, des fonds venant du Liban, situé à une demi-heure d'avion, mais aussi de Russie. «Au début des années 90, beaucoup d'argent est arrivé, du Liban, de Grande-Bretagne (ancien pays mandataire) et aussi de Russie, après l'effondrement de l'ex-Union soviétique», explique M. Zachariadis.

Un taux d'imposition sur les sociétés à 10%, diverses exonérations de taxes sur les plus values et dividendes, des accords de non double-imposition (en particulier avec la Russie) et une législation anglo-saxonne plus libérale ont contribué à alimenter un flux permanent de liquidités à travers le pays et fait gonfler les dépôts bancaires. En novembre, un rapport d'information du Sénat français réalisé au nom la commission des Affaires européennes dénonçait l'hypertrophie du système bancaire chypriote en évoquant des «actifs bancaires qui représentent 750% du PIB». Les avoirs russes sur l'île sont estimés par l'agence Moody's à 31 milliards de dollars (24 milliards d'euros), soit plus du tiers des dépôts, évalués par l'Association des banques de Chypre à 69,3 milliards d'euros.

Pourquoi personne ne s'attaque au Luxembourg?

Mais l'alliance historique de Nicosie avec Moscou a contribué à alimenter à l'égard de l'île méditerranéenne des soupçons de paradis fiscal ensoleillé et peu vigilante sur l'origine des fonds, surtout avant son adhésion à l'Union européenne en 2004. «Une partie des avoirs (étrangers à Chypre) est vraisemblablement illégale, mais dans quelle proportion? Certainement pas davantage qu'en Suisse ou au Luxembourg», estime M. Zachariadis. «La taille du système est tout à fait raisonnable», tonne M. Skandalis s'étonnant que personne au sein de l'Union européenne ne se montre aussi critique envers les secteurs bancaires de ces deux autres pays.

«Nous voulons rester dans la zone euro, nous appartenons à la famille européenne», insiste M. Skandalis, dénonçant «l'attitude hostile» à l'égard de Chypre de la part de «certains pays», en particulier l'Allemagne. «Ils (l'UE) poussent Chypre à se tourner vers la Russie», déplore M. Zachariadis. «D'ici 5 ans, nous allons avoir des milliards de revenus issus des gisements de gaz» découverts au large de Chypre, ajoute M. Skandalis. «Comment peuvent-il (l'UE) ne pas voir cela?», lance-t-il.

(JV/L'essentiel Online avec AFP)

Paradis fiscaux

La Lettonie a exclu vendredi la possibilité de devenir un «second Chypre», avec un éventuel afflux vers ce pays balte aspirant à la zone euro de capitaux russes évacués de Chypre, tout en renforçant le contrôle des dépôts bancaires et des flux financiers.

«Les déclarations disant que la Lettonie pourrait devenir un 'second Chypre' ne correspondent pas à la réalité, puisque la taille des secteurs bancaires dans les deux pays, ainsi que leur importance pour l'économie, sont bien différentes», a déclaré Kristaps Zakulis, chef de la Commission lettone de contrôle financier (FKTK). Certains médias grecs ont vu dans les conditions européennes posées à Chypre des mesures profitant au Luxembourg et à la Lettonie, présentés comme des havres bancaires et fiscaux.

«A Chypre, le secteur des banques et autres services financiers génère 40% du Produit intérieur brut (PIB), alors qu'en Lettonie, c'est entre 3% et 3,5%», a expliqué M. Zakulis dans un communiqué, en soulignant qu'il n'y avait «pas lieu de s'attendre à un afflux massif de fonds» vers cette ancienne république soviétique de 2 millions d'habitants, membre de l'UE depuis 2004. Le régulateur financier FKTK a néanmoins demandé aux banques lettones cette semaine d'évaluer plus précisément leurs clients et la qualité des flux financiers, dans le contexte de la crise chypriote.

Au Luxembourg, le secteur bancaire contribuait à plus d'un quart du PIB du pays fin 2010 selon des chiffres du Statec, et a généré un bilan global de 796 milliards d'euros en 2011.

Le Fonds monétaire international et la Commission européenne avaient de leur côté mis en garde la Lettonie que des niveaux élevés de dépôts de non-résidents (DNR) dans les banques locales présentaient un risque de blanchiment d'argent. Environ la moitié des 12 milliards de lats (17 milliards d'euros) de dépôts dans les banques lettones appartiennent à des non-résidants, en hausse de 20% en 2012, selon les données officielles.

Selon le FMI, jusqu'à 90% des DNR en Lettonie viennent de Russie et d'autres pays de la CEI, les mêmes qui ont été attirés par les banques chypriotes. La Commission européenne doit se prononcer en juin sur la candidature officielle de Riga à rejoindre la zone euro l'année prochaine. Après être sortie d'une grave récession dans les années 2008-2009, la Lettonie a affiché en 2012 une croissance de 5,6%, la plus forte parmi les 27 pays de l'UE.

Le Luxembourg, le prochain sur la liste?

Athanasios Orphanides, gouverneur de la Banque centrale de Chypre jusqu'en 2012 et aujourd'hui enseignant au Massachusetts Institute of Technology (MIT), dénonce un chantage européen sur Chypre et prévient que l'Europe est «morte» si elle ne change pas de position. Dans un entretien publié par l'AFP, il évoque sa solution sur le cas de la Chypre. «Le nouveau gouvernement chypriote fait ce qu'il peut pour trouver des ressources supplémentaires pour qu'un plan puisse être pleinement accepté par les gouvernements européens. Mais je m'inquiète moins concernant le gouvernement chypriote que concernant les autres gouvernements européens. Si, comme il le semble, le gouvernement allemand continue d'insister pour que toute solution soit structurée de manière à détruire le modèle économique (chypriote), ma question est: qui est le prochain? Le Luxembourg? Malte? Je ne pense pas que le projet européen ait des chances de survivre dans ces conditions.»

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