Abusée pendant seize ans – «Mon sourire? C'est un pied de nez à mon abuseur»
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Abusée pendant seize ans«Mon sourire? C'est un pied de nez à mon abuseur»

LUXEMBOURG - Mary n'avait que 9 ans quand son père est entré pour la première fois dans sa chambre en pleine nuit. Elle milite aujourd'hui pour lever le tabou.

Mary affiche aujourd'hui un large sourire, «un pied de nez à mon abuseur».

Mary affiche aujourd'hui un large sourire, «un pied de nez à mon abuseur».

Romain Gamba

Quand on pense violence faite aux femmes, on pense d'abord et surtout à un compagnon violent mais on oublie toutes les petites filles qui subissent la violence d'un parent, d'un proche ou d'un éducateur. Cadette d'une fratrie de six enfants, Mary avait 9 ans quand son père a commencé à l'abuser sexuellement. «Chaque nuit, je restais éveillée en redoutant les craquements du bois des marches et le grincement de la porte de ma chambre s'ouvrant lentement».

Et son calvaire a duré seize longues années. «Sans que personne ne décode les signaux qui auraient pu me sauver». Pourtant, «mon corps parlait pour moi»: à 13 ans, elle perd 10 kg très rapidement, «consciemment ou inconsciemment je ne voulais aucun attribut féminin que la puberté m'amenait. Mes règles se sont arrêtées, mes seins ont disparu et j'ai survécu en mangeant juste une tranche de pain par jour» mais «personne ne s'est alarmé de ce qui se passait».

Son père l'isole, la contrôle, la poursuit même jusqu'au Royaume-Uni où elle fait ses études, la fait suivre par des détectives, détourne ses appels, ses SMS, éloigne ses amoureux. «J'ai l'impression d'avoir passé seize ans éveillée, à me sauver sans cesse de cet homme vers un lit ou un canapé vide pour essayer de dormir quelques heures. Il me suivait tout le temps».

«Quelque chose s'est rompu en moi»

Et puis un jour, Mary, face à une mère à la dérive, des frères et sœurs dévorés par la jalousie, a «explosé» alors qu'elle était convoquée au commissariat pour une histoire de vol de voiture: «Quelque chose s'est rompu en moi. On m'avait poussée jusqu'à mes derniers retranchements et j'ai vu rouge, alors que les images d'années de torture défilaient à toute vitesse dans mon esprit». Et elle a tout «déballé». Son père a été incarcéré puis condamné à quinze ans de prison. «Ce jour où je l'ai vu escorté sous menottes, enfermé dans le fourgon de police, est sans aucun doute le plus beau jour de ma vie».

Mary a gardé toutes ces souffrances enfouies avant que la vie ne lui inflige l'épreuve de trop il y a quelques mois: «Atteinte d'un cancer, les médecins m'ont dit qu'il n'y avait plus rien à faire, qu'il fallait que je profite du peu de vie qu'il me restait. Si proche de la mort, je me suis dit que je n'avais plus rien à perdre, qu'il fallait que je me libère, que je raconte ma vérité à mes enfants, qu'ils sachent avant que je parte».

«Ça m'a réveillée, ça m'a permis d'enfin m'aimer»

En huit semaines, elle écrit «Trahie dans sa chair», comme un cri. «J'ai décidé de parler à voix haute» mais «sans rage, juste avec un instinct de survie. Elle écrit, d'un trait. Ne corrige rien, ne transforme rien. «Ça m'a permis de prendre du recul et je me suis dit "Waouh ma vie a été dingue, a bull of s*** mais j'ai pu comprendre comment elle s'était construite jusqu'ici"». C'est une renaissance. «Ça m'a réveillée, ça m'a permis d'enfin m'aimer». Et de ne plus se considérer comme une victime. «L'éditeur voulait mettre en couverture du livre une illustration d'une petite fille, recroquevillée, la tête dans ses genoux, j'ai dit non!»: elle y affiche un large sourire, «un f*** you smile», éclate-t-elle de rire. «C'est un pied de nez à mon abuseur».

«Ça m'a permis de savoir à quoi servait ma vie». Son bâton de pèlerin, c'est désormais de protéger les plus petits et elle a «bien l'intention de sauver de nombreux enfants» car «aucun enfant ne devrait subir ce que j'ai enduré». Elle combat et milite pour que le tabou autour des abus sexuels sur les enfants disparaisse. Selon elle, il faut ouvrir la discussion «même si c'est très dur à entendre», il faut ouvertement évoquer la problématique, en parler, former les adultes à détecter les signes que l'enfant est abusé: «J'aurais aimé qu'il y ait une Mary qui vienne dans mon école me dire que me toucher là et là ce n'était pas normal, ce n'était pas bien».

«Et pour contrer les abuseurs, «il faut aussi éduquer les adultes: quand par exemple on force un enfant à aller faire un bisou à la vieille tante alors qu'il n'en a pas envie, on lui envoie le message qu'il ne contrôle pas son corps. Il faut apprendre aux enfants qu'ils sont les chefs de leur corps».

Mary Faltz présentera son livre ce jeudi 25 novembre, à l'Arca de Bertrange, à 19h, et participera à une table ronde concernant les abus sexuels aux côtés du Dr Roland Seligmann, pédiatre
Elle participe également au projet «I'm possible» en collaboration avec Zonta Club Luxembourg.

(Marion Chevrier/L'essentiel)

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