Procès du 13-Novembre: «Parfois, le fil lâche, je n’ai plus rien et je coule»

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Procès du 13-Novembre«Parfois, le fil lâche, je n’ai plus rien et je coule»

Témoigner des atrocités vécues lors des attentats de Paris du 13 novembre 2015 n’est pas aisé et n’est pas une garantie de se sentir mieux ensuite.

Le Bataclan a été le théâtre d’un attentat qui a coûté la vie à des dizaines de personnes.

Le Bataclan a été le théâtre d’un attentat qui a coûté la vie à des dizaines de personnes.

AFP

Comment va-t-on après avoir témoigné au procès du 13-Novembre? Pas toujours bien. «Il n’y a pas eu d’effet magique devant la cour d’assises», a raconté vendredi l’avocate d’une jeune femme confrontée à «ces angoisses qui paralysent».

«Ce que j’aimerais dire ici, c’est que je suis sur un fil. Parfois le fil est tendu, et même si c’est difficile de marcher sur un fil, je m’en sors, car il est tenu à chaque bout par deux géants qui sont ma force et ma joie», avait dit le 18 mai la frêle mais si forte Neïma, rescapée du Bataclan. «Parfois, le fil lâche, je n’ai plus rien, et je coule, je chute de haut, sans voir le bas», avait-elle poursuivi.

Son témoignage, quasi murmuré, rythmé comme un long poème, dégageait une force impressionnante.  «Brillante et insouciante», Neïma avait 16 ans le 13 novembre 2015 quand elle est allée au Bataclan «avec son amoureux», rappelle vendredi son avocate, Me Laurence Tartour. De ce concert, elle ne se souvient que de l’horreur. «Elle a vu ce cauchemar dans son intégralité, les bruits des détonations, puis  l’explosion, les cris. Elle a vu des gens mourir, des gens souffrir, du sang, beaucoup de sang», dit son avocate.

«Effet boomerang»

Et quand un kamikaze actionne sa ceinture explosive, «elle reçoit des morceaux de corps sur elle, voit un nuage noir de fumée et des confettis» de chair, détaille-t-elle. «Comment reprendre le cours normal de sa vie quand, à 16 ans, on fait corps avec la mort?» interroge Me Tartour. «Comment oublier une telle atrocité? Comment oublier cette angoisse de mort imminente, ces scènes d’horreur, le sang, les corps démembrés, le bruit des détonations, les râles, les odeurs? Comment oublier avoir reçu les restes humains d’un corps?».

Neïma fait partie des dernières personnes qui ont quitté la fosse du Bataclan. Elle en sort «couverte de sang». Le parcours de Neïma après les attentats a été «difficile et tourmenté», résume pudiquement l’avocate. Sa cliente a beaucoup souffert et, depuis son témoignage, «souffre» à nouveau.

Comme l’ont rappelé les plus de 400 rescapés ou proches des victimes qui se sont succédé à la barre de la cour d’assises spéciale de Paris ces neuf derniers mois, les blessures du 13-Novembre sont toujours béantes et douloureuses. Après son témoignage, Neïma a de nouveau touché le fond.

«Si après avoir fait le chemin vers la cour d’assises pour déposer elle a eu l’impression d’aller mieux, il y a eu par la suite un effet boomerang. Son soulagement fut de courte durée car quelques jours après son audition, Neïma a été de nouveau confrontée à de fortes angoisses, celles qui paralysent celles qui ne permettent plus d’avancer», décrit Me Tartour.

«Ne sombre pas»

La jeune femme a eu néanmoins la force de revenir vendredi dans l’immense salle d’audience, soutenue par sa mère et son grand frère. Ce n’est plus à la cour que Me Tartour s’adresse, mais directement à sa cliente pour lui dire en substance: «s’il te plaît, ne sombre pas». «C’est normal Neïma de retomber, d’avoir l’impression d’un vide, d’être confrontée à des angoisses», insiste l’avocate.

Puis elle l’encourage. «Tu es brillante, solaire, rayonnante et, même si parfois tu trébuches, tu disposes des outils, des ressources et d’une force qui vont te permettre de te relever et d’avancer, de construire la vie que tu auras choisie avec le talent immense dont tu fais preuve mais aussi du courage».

Ses mots s’adressent à tous les grands blessés invisibles du 13-Novembre. Dans la salle d’audience silencieuse, on se souvient alors des mots de Neïma lors de son témoignage. «Je suis consciente d’être en vie, et du hasard que cela représente, du poids que ça porte en moi, et de la légèreté que cela m’apporte parfois, souvent plus que parfois, et je le sens, avec mes deux géants qui tiennent mon fil, et je vais vers la douceur, la réflexion, et je travaille tous les jours, à me tenir sereinement, sur ce fil, pour la vie, avec ceux que j’aime, en révérence à ce 13 novembre 2015».

(AFP)

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