Interview de Xavier Bettel – «Reconfiner? Non! C'est la dernière chose que je ferais»

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Interview de Xavier Bettel«Reconfiner? Non! C'est la dernière chose que je ferais»

LUXEMBOURG - Xavier Bettel s'est confié à «L'essentiel» sur la gestion passée et future de la crise du coronavirus. Tout en révélant quelques anecdotes personnelles. Entretien.

Le Premier ministre Xavier Bettel a mal vécu le placement en quarantaine du Luxembourg par certains pays.

Le Premier ministre Xavier Bettel a mal vécu le placement en quarantaine du Luxembourg par certains pays.

Editpress

Ces six derniers mois ont sans aucun doute été les plus intenses des deux mandatures de Xavier Bettel à la tête du gouvernement du Luxembourg. Toujours «motivé et plein d'énergie», le Premier ministre DP «a pu prendre un peu de temps pour couper», à défaut de partir en vacances. Alors que l'incertitude règne en cette rentrée pas comme les autres, le chef du gouvernement a accordé une entrevue à L'essentiel. L'occasion d'effectuer un bilan de cette période charnière, mais également d'anticiper la suite...

«L'essentiel»: Fin 2018, vous entamiez votre second mandat à la tête du gouvernement. Auriez-vous pu imaginer annoncer un confinement, un an plus tard?

Xavier Bettel: Quand on est Premier ministre, on doit être prêt à toute éventualité, mais un confinement, non. Il y a d'abord eu l'état d'urgence, le rêve de certains despotes. Cela a été une décision difficile, mais qui a permis de donner des réponses rapides. Le confinement a été dur, mais le déconfinement aussi. Nous n'avions pas d’expérience sur le sujet. Aujourd'hui encore, nous ne savons pas tout sur le virus...

La décision a-t-elle été prise en concertation avec d'autres pays? Vous avez de bonnes relations avec le président français notamment...

La concertation a été très compliquée, car la situation était très différente d'un pays à l'autre et même à l'intérieur des pays. On a assez peu coordonné. Emmanuel Macron a été à l’écoute, j'ai eu énormément d'échanges avec lui. Aussi avec ma collègue belge Sophie Wilmès. Au niveau européen, la fermeture des frontières a été très mal vécue par tout le monde.

Les nuits ont dû être courtes...

Et les journées longues, mais je n'ai pas à me plaindre. Tout un pays a connu une période difficile. J'ai eu de la chance d'avoir un mari à la maison qui était top. Le soir quand je rentrais, il avait préparé à manger. C'est important d'avoir quelqu'un à ses côtés quand il s'agit de prendre une décision par heure.

Vous évoquez régulièrement l'effort collectif...

La solidarité des résidents et des frontaliers m'a rendu très fier. Au niveau gouvernemental, je n'avais pas de ministres en vacances, chacun a dû rechercher des solutions, avec au moins deux Conseils de gouvernement par semaine. Et ça n'a pas clashé, au contraire. Avec Paulette Lenert, j'ai trouvé une vraie coéquipière. Une amitié s'est développée avec elle, c'est une copine. Il ne se passe pas une journée sans qu'on s'appelle.

La crise vous-a-t-elle transformé?

Il y a aura un avant et un après pour chacun. Nous ne faisons plus certaines choses qui nous semblaient normales auparavant comme se serrer la main ou s'embrasser. Aujourd'hui, on est entre nous, avec les gens que l'on connaît. Retrouver la vie d'avant prendra du temps. À titre personnel, je ne crois pas avoir changé. J'ai toujours travaillé en équipe et réfléchi avant de prendre des décisions. Certaines comportaient un risque politique... Quand j'ai décidé de commander autant de masques, l'OMS disait «ça ne sert à rien». Forcément je me suis posé des questions... Mais le fait de pouvoir en distribuer à tout le monde a été un signal fort.

Comment avez-vous vécu le placement en «quarantaine» du Luxembourg au début de l'été?

Mal! J'ai eu l’impression qu'il fallait arrêter les tests avec des pressions dans ce sens en interne et en externe, alors que ce qu'on faisait était juste. Plus de la moitié des cas répertoriés étaient des personnes qui n'avaient pas de symptômes. Mais je préfère voir le Luxembourg sur une liste noire que des hôpitaux remplis. Les deux chiffres que je regarde le plus sont le nombre d'hospitalisations et de personnes en soins intensifs.

Un reconfinement général est-il possible?

Non, ce serait vraiment la dernière des choses que je déciderais. Nous n'avons pas l'intention de prendre de nouvelles mesures, mais si on devait le faire, nous pourrions cibler. Cela pourrait être le masque obligatoire dans la rue, même si je suis contre. Je pense que ça ne sert à rien. Il faut également voir si certaines manifestations autorisées peuvent être des «clusters»...

Comment faire face aux dépenses exceptionnelles de l'État durant la crise?

Si nous n'avions pas investi dans l'économie, elle se serait effondrée. L'emprunt réalisé n'est pas une dette pour les générations futures. Si demain tout est fermé ici, la facture sera beaucoup plus chère que le remboursement. C'est maintenant que nous avons besoin de l'argent. Heureusement, la gestion des finances durant le premier mandat nous a permis d'avoir plus de possibilités.

Quid d'éventuelles mesures fiscales?

Ajouter diverses taxes? Très peu pour moi. Augmenter les impôts serait un poison, aussi bien pour les entreprises que pour les particuliers. La priorité est de relancer la consommation et l'emploi.

Des projets vont-ils être abandonnés?

Abandonnés non mais peut-être décalés. Je n'ai pas l’intention de changer le programme de coalition, mais certaines dépenses que j'avais prévues sont passées dans la crise. Le discours sur l'état de la Nation (NDLR: mi-octobre) sera un moment de vérité. Avant cela, il faut que je consulte...

Car certaines problématiques demeurent, comme le logement...

C'est l'un des challenges les plus importants dans le pays, et un problème récurrent depuis 30 ans. Nous devons évaluer nos politiques. Parfois rajouter une aide entraîne une augmentation des prix, alors que l'objectif est de les stabiliser.

L'actualité, c'est aussi les suppressions de postes chez ArcelorMittal...

ArcelorMittal a promis qu'il n'y aura pas de nouvelle fermeture au Luxembourg, ce qui nous rassure. Il s'agit d'une société privée, je peux solliciter, mais pas imposer. Bien sûr, nous essayons de voir ce qui est possible pour ne pas laisser tomber les gens, mais il faut également connaître la volonté d'Arcelor sur ce sujet. De manière générale, il faut garder de l'industrie au Luxembourg pour une économie diversifiée.

Le télétravail a pris de l'ampleur durant la crise...

Il y a du positif et du négatif. Moins de transport nécessaire, des bureaux qui pourraient être transformés en logement et des personnes plus efficaces chez elles, c'est intéressant. Mais il ne faut pas négliger les relations sociales au travail et prendre en compte ceux qui ne sont pas à l'aise à l'idée de travailler chez eux. Le télétravail n'est pas la solution à tout, avec le risque d'inciter des entreprises à la délocalisation également. Sans oublier les commerces qui souffrent de l'absence des salariés restés chez eux...

Sur le plan sociétal, le Luxembourg n'a pas échappé au mouvement contre le racisme...

Nous sommes un pays multiculturel, mais il ne faut pas se voiler la face, le racisme, l’antisémitisme ou encore l'homophobie existent aussi ici. Cela commence dans les discussions entre les personnes. N'oublions pas que que c'est le fait de fermer les yeux qui a provoqué des drames sur notre continent. Je ne pense pas qu'il y ait un risque de repli identitaire au Luxembourg. L'extrême droite n'a aucun élu, ni à la Chambre, ni dans une commune. Nous sommes plutôt un exemple sur ce sujet. Nous ne cherchons pas à donner de leçons, mais il y a pire qu'ici...

Pensez-vous déjà à 2023 et à la perspective d'un troisième mandat?

«Carpe Diem». Je ne me pose pas la question. Pour l'instant j'ai une crise et une sortie de crise à gérer, sans oublier les autres dossiers importants. J'ai la chance d'avoir eu une satisfaction immense dans tout ce que j'ai fait. En 2023, j'aurai 50 ans, on verra!

(Recueilli par Thomas Holzer)

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