Strasbourg, étouffée entre flics et casseurs
Publié

Strasbourg, étouffée entre flics et casseurs

L’essentiel a vécu pour vous le sommet de l’OTAN. Mais pas seulement du côté des salles feutrées et des chefs d’État.

L’ambiance était surréaliste dès le petit jour ce samedi autour de Strasbourg. Toutes les autoroutes autour de la ville étant bloquées, nous n’avons croisé aucune voiture sur toute la voie rapide menant en Allemagne par le sud de la capitale européenne. Sauf, bien sûr, les camions de la police à chaque intersection qui nous scrutaient longuement. Nous voulions voir la rencontre sur le Rhin entre Obama, Merkel et Sarkozy du côté allemand.

Nos accréditations presse nous permettent de franchir un pont sur le Rhin à plusieurs kilomètres de l’événement. Nous arrivons à 9h, juste à temps pour la cérémonie. Mais nous ne la verrons pas: il faut un laisser-passer spécial.

Nous décidons alors d’aller au centre de Kehl, à la rencontre des « anti-Otan ». Nous en trouvons une vingtaine sur la place principale. Il ont passé la nuit là, refoulés à la frontière. Pancartes anti-Otan et sacs de couchage délimitent le camp. Les hélicoptère bourdonnent au-dessus de nos tête. Des policiers allemands arrivent lourdement équipés et demandent au groupe de ne pas tenter de passer en France. Dans la rue principale, des militants pacifistes croisent des habitants et des passants portant de discrètes oreillettes. Et dans les rues parallèles, des véhicules antiémeutes – blindés, lances à eau, caméra - côtoient les banales voitures de police.

Retour en France

Nous allons en direction de la France. Avant le Pont de l’Europe, la rue est barrée. Même pour les journalistes. Un interminable défilée de véhicules de police nous signale que la cérémonie sur le Rhin est terminée.

Nous décidons alors d’aller dans le camp des anti-Otan au sud de Strasbourg. Il nous faut repasser la frontière. Mais le pont au sud de Strasbourg est interdit à la circulation avant l’horaire prévu. Ce sera une demi-heure de voiture de plus pour arriver à passer en France. Après plusieurs accès bloqués par les forces de l’ordre, nous arrivons près du village autogéré.

Le quartier est résidentiel, le long d’une forêt. En temps normal, cette partie du Neuhof doit être calme. Samedi, la rue d’accès au camps est barrée par plusieurs barricades qui ont brulé la veille. Avec les hélicoptères en fonds sonore.

«Nous avons visité le camp»

Les transports en communs ont été supprimés dans toute la ville. Alors les manifestants anti-Otan sont partis très tôt pour rejoindre le départ de la manifestation. Elle a lieu à 13h. Quand nous arrivons à 11h au camp, il ne reste plus grand-monde.

Nous décidons d’interroger les habitants. S’ils déplorent tous l’état de leur rue, ils ne critiquent pas forcément les militants. «Tout se passait bien jusqu’à hier. Les anti-Otan ont fait une réunion d’information en début de semaine, nous avons aussi visité leur camp, la plupart d’entre eux sont très calmes», raconte une quinquagénaire qui regrette les dégât causés par « une minorité ». Un de ses voisins est plus virulent contre « ces voyous qui ont tous les droits en France ».

Présence policière oppressante

Nous reprenons la voitures pour remonter le flot des manifestants. Sortis du quartier populaire du Neuhof, la présence policière se fait oppressante. Elle est là pour empêcher les anti-Otan d’atteindre le centre-ville, que les plus violents ont menacé de « casser ». Plusieurs rangées de voitures des forces de l’ordre bloquent les principaux accès au centre.

Avant même le parcours de la manifestation dans une zone industrielle, nous tombons sur les premières tensions. Des pierres et des cadavres de bombes lacrymogènes sur la route signifient le changement de décors. Les hélicoptères sont toujours là. Nous arrivons en même temps que les renforts de CRS. Des anarchistes violents ont dressé un barricade devant une rue bloquée par les forces de l’ordre. Elle est en feu, ils veulent y ajouter des fils barbelés. La police tire alors des bombes lacrymogènes. Nous n’avons pas de masques.

Bourdonnements continuels

Les manifestants se dirigent vers le quartier le plus pauvre de la ville. Le Port du Rhin, coincé entre le fleuve et sa zone industrielle. A l’entrée, un pont SNCF dont l’accès n’est pas assez bien barré. Les militants escaladent, les journalistes aussi. Certains prennent des photos, d’autre des munitions pour plus tard.

De l’autre côté du pont, une friche militaire, point de rassemblement de la manifestation. Les militants pacifistes sont les premiers arrivés. Les drapeaux bariolés dominent, l’ambiance est bon enfant. Dans la foule, des familles, des retraités côtoient les militants. Un hélicoptère muni d’une grosse caméra bourdonne continuellement au-dessus du terrain. Quand un responsable sur la scène demande au micro qu’il cesse ses rotations, l’hélicoptère rouge et jaune descend plus bas près de la scène.

20 minutes pour un lampadaire

Une colonne d’anarchistes arrive, l’ambiance reste festive. Car les plus violents ne sont pas là. Sur la route qui mène au Pont de l’Europe, des militants ont entrepris de démonter deux caméras de surveillance accrochées à un lampadaire. Un matériel résistant : il leur faudra 20 minutes pour en venir à bout.

Pour nous, le temps presse, nous voulons assister aux conférences de presse des officiels. Sans transports en communs, nous allons à pied au contre des congrès, où se déroule le sommet. A la sortie du Port du Rhin, nous nous retournons : un colonne de fumée s’élève du bord du fleuve. On apprendra plus tard que des militant cagoulé ont incendié l’ancien poste de douane. Ils s’en prendront aussi à un hôtel et aux rares commerce de ce quartier.

«C’est la première à gauche»

La situation dégénère, donc. Des renforts de police doivent arriver sur les lieux. Des manifestants bariolés, qui n’ont pas pu rejoindre la manifestation, dansent devant un pont que la police veut emprunter. Elle les dispersent à coup de bombes lacrymogènes.

Nous remontons à pieds des avenues désertes. Pas de voitures, peu de passants. Juste le bruit des hélicoptères. Une heure de marche. Un pont à franchir et nous sommes en zone sécurisée. «Vous ne pouvez pas passer», nous annonce simplement un CRS. Nos accréditation sont sensées nous ouvrir les barrages. «Passer avenue des Vosges», sera la seule explication.

Après un détour d’un quart d’heure, nous revoilà devant la zone sécurisée. «Vous ne pouvez pas passer», nous répète-t-on à la vue de nos badges. «C’est la première à gauche». Mais ce ne sera pas la première, ni la deuxième, ni la troisième rue. Le cinquième barrage de police sera le bon. Nous nous retrouvons à 50 mètres du premier pont. Avec une demie heure de marche en plus.

Nous arrivons une heure en retard devant le Palais de la musique et des congrès où il cameraman écoute la radio sur son téléphone. La manifestation n’est plus festive au Port du Rhin et la réunion a 1h30 de retard. Nous ne manquerons pas les conférences de presse.
La demi-heure à tuer, nous la passons à l’un des cafés qui délimite la salle de presse officielle. Un immense open-space climatisé avec des journalistes en costume. Eux n’ont sans doute vu ni la manif, ni les CRS…

Linda Cortey/Dorothée Doublet/Jérôme Wiss/L'essentiel

Ton opinion